Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Alain Finkielkraut et la galanterie

, 15:05pm

Publié par Lokidor

La galanterie présuppose une infériorité de la femme par rapport à l'homme. Comme le dit Erving Goffman, "(...) la croyance veut que les femmes soient précieuses, ornementales et fragiles, inexpertes et inadaptées à tout ce qui exige l'emploi de la force musculaire ou à l'apprentissage de la mécanique et de l'électricité, ou à tout ce qui comporte un risque physique ; plus encore, qu'elles soient facilement sujettes à la souillure et à la flétrissure, qu'elles pâlissent lorsqu'elles sont confrontées à des paroles blessantes et à de cruelles réalités, parce qu'elles sont instables autant que délicates. Il s'ensuit dès lors que les hommes ont l'obligation de s'interposer et de les aider (ou de les protéger) (...)" (Note N°10 : p.67)

Lors d'un face à face télévisé avec Tariq Ramadan, Alain Finkielkraut avait dévoilé la théorie qui l'avait "mis sur la voix" d'une réponse aux problèmes de la laïcité et du foulard islamique. Il cite en effet le "très beau livre de Claude Habib" (Note N°9 : 12: 00) : La galanterie Française. Nous allons remonter la source du philosophe au travers de l'étude du courant du Républicanisme Aristocratique qui repose essentiellement sur la théorie de la séduction dont le mot galanterie n'est qu'une forme d'expression. Nous ferons une lecture croisée avec la réflexion de Pierre-Louis Roederer à l'issue de la Révolution Française. (Note N°12) Ce dernier réfléchissait à la manière d'utiliser le pouvoir d'influence des femmes ou force de persuasion, dans le rétablissement de la paix civile. C'est spécifiquement la “théorie de l'influence des femmes” qui attirera notre attention et nous accompagnera dans la première moitié de l'article.

Le Républicanisme Aristocratique

L'historienne Joan W. Scott a étudié le courant idéologique qu'elle nomme “Républicanisme aristocratique” au travers de sa théorie maîtresse : la théorie de la séduction. (Note N°1) Cette théorie est très récente puisqu'elle fut élaborée à l'occasion du bi-centenaire de la Révolution Française et de la première affaire du voile à l'école en 1989. Joan W. Scott résume la pensée des fondateurs de cette théorie à partir de leurs écrits respectifs : Philippe Raynaud , philosophe et Docteur en sciences Politiques (Note N°2); l'écrivaine Claude Habib, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle ( Note N°3) ; l'historienne Mona Ozouf (Note N°4).

La théorie de la séduction est un mythe qui s'appuie sur l'histoire de l'absolutisme français. Selon P. Raynaud, l'absolutisme français aurait valorisé et encouragé une forme unique de civilité au sein de laquelle les femmes bénéficieraient d'une forme de reconnaissance spécifique : la séduction. (Note N°1 : p.162) D'après C.Habib la séduction fût à son apogée sous Louis XIV jusqu'à la Révolution. (Note N°3 : p.40) Ce que P. Raynaud appelle "absolutisme français" correspond à la Monarchie absolue, dans laquelle, selon Montesquieu, le monarque détient tous les pouvoirs mais respecte des "lois fixes" : "un seul gouverne, mais par des lois fixes." A ne pas confondre avec le Despotisme dans lequel "un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices." (Note N°11)

Roederer imputait, comme beaucoup de ses contemporains, la décadence de la Monarchie à l'excès des femmes aristocrates dans l'utilisation de leur pouvoir d'influence. La séduction qu'analyse Joan W. Scott peut s'entendre comme un attribut de ce pouvoir d'influence. Selon Roederer, bien que toutes les femmes ne puissent être tenues responsables de la décadence monarchique, chacune d'entre elle qui serait mise en situation de richesse et de proximité avec le pouvoir, est susceptible d'abuser de sa force de persuasion.

Pourquoi une république aristocratique et pas démocratique ?

Dans la théorie de la séduction et la théorie de l'influence des femmes, on soutient que le gouvernement aristocratique offre les meilleurs conditions d'équilibre entre les deux sexes. Dans la première théorie on s'appuie sur l'histoire de la monarchie absolue. Dans la seconde, Roederer considère que la monarchie absolue présente les pires conditions à un exercice sain de l'influence des femmes. L'influence fût tellement excessive qu'elle participa à la chute du régime. Nous n'entendons pas les théoriciens de la séduction critiquer le régime monarchique. Montesquieu qui jugeait très sévèrement ce régime politique, disait que la meilleure aristocratie est celle où "la partie du peuple sans souveraineté est si petite et pauvre que la partie dominante n’a aucun intérêt à l’opprimer." Selon lui, c'est sous la monarchie absolue que l'aristocratie atteint son apogée négatif, et c'est en se rapprochant de la démocratie qu'elle devient la plus imparfaite, jusqu'à s'estomper en se confondant.

Le principe fondamental de l'aristocratie réside dans le fait qu'une partie du peuple est souverain, tandis que tout le peuple est souverain dans la démocratie, y compris les femmes. Démocratie et aristocratie sont deux modes différents de gouvernement de type républicain. (Note N°11)

La démocratie dont parle Roederer ressemble davantage à l'aristocratie, parce que dans sa vision de la politique et de l'organisation sociale, il n'accorde pas le droit de vote aux femmes, et les cantonne au domaine domestique. Elles sont des citoyennes de seconde zone. Dans la conception de Roederer, les femmes ne sont pas représentées en tant qu'individus mais comme une composante de la famille, “unité d'intérêt économique et politique”. Les individus n'accèdent à la sphère politique que s'ils sont, non pas juste époux (maris et femmes), mais parents (pères et mères). Les chefs de familles appartiennent aux égaux de la Nation quand les femmes leur sont subordonnées. On croit que la subordination féminine est naturelle (dans la famille, “il n'y a d'union, d'agrégation, que par les différences et les inégalités”) et compensée par le pouvoir d'influence. (Note N°12 : p.152) Tout comme la soumission des femmes est compensée par leur pouvoir de séduction, présumé naturel également. C'est même de cette soumission qu'elles tireraient leur pouvoir. Seuls les hommes, parce qu'ils sont des chefs de familles réels ou potentiels, sont citoyens à part entière. (Note N°12 : p.150) Si il y a égalité dans ce modèle, elle se situe entre les familles, et par extension entre leur représentant masculin, et non entre tous les individus. On retrouvera cette critique de l'individualisme chez les théoriciens de la séduction et Alain Finkielkraut.

Cette "singularité française" d'origine aristocratique qu'est la galanterie ou la séduction, ne serait pas en contradiction avec la démocratie. Ce qui semble remit en cause serait plus une manière de concevoir la démocratie qui annihilerait toute hiérarchie, que la démocratie elle-même. Voyez comment le Alain Finkielkraut exprime cette idée :

"Il faut mettre en cause un processus interne de nos sociétés. (...) C'est le processus démocratique lui même, non pas que j'en veuille à la démocratie comme régime mais justement il y a autre chose : il y a ce processus d'égalisation totale des valeurs qui rend toute hiérarchie suspecte et toute dissymétrie impossible. La démocratie c'est vécue maintenant de plus en plus comme l'affirmation par l'individu de ses droits et la conquête incessante de nouveaux droits et la dimension collective disparait." (Note N°5 : 40:33)

C'est une manière habile et détournée de dire qu'il s'oppose à la démocratie, à ce que tout le peuple soit souverain, que chaque individu soit à égalité devant les droits. Le philosophe n'est pas républicain démocrate mais républicain aristocrate car il accepte qu'une partie du peuple seulement soit souveraine. A quelles “dissymétrie” et “hiérarchie” pense-t-il ? Qui fera partie du groupe des égaux ? Qui sera subordonné ? Ce point de vue est inspiré par C. Habib qui refuse la primauté d'une demande de reconnaissance "à titre d'individu égal en droit", sur le collectif. (Note N°1 : p.183)

On voit bien que la critique de l'individualisme mène chez les uns et les autres, au rejet de la démocratie réelle ou absolue, telle qu'on l'entend de nos jours. Dans les deux cas, la femme doit faire des concessions pour le bien commun, cela paraît naturel. Autrement dit, qu'on parle de séduction ou d'influence des femmes, pour avoir une société moins individualiste et apaisée en terme de relation entre les sexes, il faut que la femme consente à prendre sur elle pour le bien commun. Un jeu à somme nulle (-1+1=0) où la femme est perdante. La république aristocratique serait donc la solution à la paix sociale, dont celle d'entre les sexes, parce qu'elle s'appuierait sur des inégalités naturelles dont on déduirait l'organisation sociale et politique fondée sur la domination masculine.

Pour mettre fin au conflit : le consentement

Il n'y a plus de conflits entre hommes et femmes si les femmes acceptent leur infériorisation, leur totale soumission, en échange d'un pouvoir discret qui résiderait dans le désir masculin qu'elles génèrent : "La force du désir masculin est bien ce qui fait le pouvoir féminin" (Note N°3 : p.51) Le rôle de la femme serait de civiliser, de "rassurer", de réfréner, d'apprivoiser les hommes dans leur identité agressive et brutale. Elles en ont le pouvoir par la séduction qu'elles exercent. Avec le Républicanisme Aristocratique, la séduction n'est plus considérée comme le symptôme d'une "soumission par la force ou la ruse", mais comme un "consentement amoureux" qui résoudrait une fois pour toute le conflit des inégalités entre hommes et femmes. Ou plutôt rendrait l'inégalité acceptable au point d'être considérée comme "une forme particulière d'égalité" selon P. Raynaud. L'inégalité offrirait des compensations. Mona Ozouf va jusqu'à parler d'"inanité de l'égalité juridique et politique" (Note N°4 : p.331) La femme accepte les règles du jeu, même si cela implique sa soumission. Ce "consentement amoureux" serait un art de vivre qui aurait la force de se passer du droit. Il témoignerait alors de "la victoire des règles de la civilité sur celles du droit." (Note N°1 : p.175) Et C. Habib d'en déduire qu'il est absurde de légiférer contre le harcèlement sexuel". (Note N°3 : p.426) La soumission de la femme est la condition d'une véritable féminité. La théorie repose sur une vision naturelle de la différence entre les genres. L'inégalité est naturalisée, érotisée et euphémisée, fondée sur la certitude de la supériorité masculine. Selon Alain Finkielkraut, qu'il n'y ait pas d'égalité dans la galanterie serait compensé par l'exigence de civilité à l'égard des femmes. (Note N°6)

On retrouve l'idée de la compensation chez Roederer : l'influence féminine "est pour les membres féminins de la famille, l'équivalent conceptuel du droit de suffrage reconnu aux citoyens dans la société des égaux." (Note N°12 : p.152 153) Ceci a pu justifier l'interdiction faite aux femmes de voter.

De l'identité sexuée à l'identité nationale

Le rapport général homme/femme dans les théories de la séduction et de l'influence des femmes, sert de modèle de base à l'organisation sociale et politique de la Nation : "Au sein du couple, la subordination naturelle des femmes par rapport aux hommes reproduit la voie que doit suivre, dans l'intérêt de l'harmonie nationale, la résolution d'autres différents sociales". (Note N°1 : p.165) Cette unité d'où l'ensemble s'inspire est considérée comme relevant de la nature. Les inégalités dans ce microcosme sont tolérées, voire comprises comme condition de stabilité, de possibilité.Toute demande d'égalité entre les sexes devient non pertinente et alimente le conflit au lieu de l'estomper. Ainsi Roederer s'accommode-il de la citoyenneté indirecte des femmes (“indirecte” parce que ce serait pas l'influence sur leur marie que les femmes exprimerait leur citoyenneté). La théorie de la séduction va plus loin, et c'est ici qu'on abandonne la théorie de l'influence des femmes de Roederer : on passe d'une interprétation essentialiste des rapports entre hommes et femmes, à l'identité nationale française. En effet, par extension, la demande d'égalité d'accès aux droits de toute minorité nationale peut être repoussée au nom de l'intérêt national". (Note N°1 : p.165) Ainsi les tenants de cette théorie accusent-ils les féministes, les homosexuels et les musulmans dans leur demande de reconnaissance.

Le foulard islamique

Selon Alain Finkielkraut, le port du "voile" signe l’interruption du jeu galant ; finie la circulation de la coquetterie, l’heure de la stricte séparation des sexes a sonné. (Note N° 6) Le port du foulard islamique serait en opposition avec l'héritage aristocratique de la séduction puisqu'il interdirait ce type de rapport particulier entre les sexes. En affichant la chasteté il exclurait la possibilité de la galanterie. Ainsi, vouloir porter ou faire porter le foulard islamique manifesterait de son refus d'accepter les règles de civilité qui marquent la différence entre les vrais français et les étrangers. Seuls les premiers sont les héritiers légitimes de l'histoire de France. Tout comme la femme, entité particulière, se soumet à l'homme, entité universelle, les minorités (particulières) devraient se subordonner à la majorité (universelle). En miroir de la relation asymétrique entre deux sujets (séduction) figure donc l'effacement de toutes les différences au profit d'une seule entité (unité nationale). Concernant les musulmans, "leurs appels à la fin de la discrimination collective dont ils sont l'objet pose aussi la question de la différence d'une façon dangereuse, parce qu'elle ressemble à la ségrégation des sexes en vigueur dans le système islamique." (Note N°1 : pp.186-187)

C. Habib estime que l'aversion pour le foulard est "une norme implicite de ce que doivent êtres les rapports entre les sexes- l'ascendance de la beauté féminine et l'allégeance du masculin" (Note N°3 : p.413) Le glas sonne alors, il n'y a pas de conciliation possible : les musulmans ne seront jamais français. " (...) Ce n'est pas la France qui dénie leurs droits aux musulmans, mais les musulmans eux-mêmes qui-dans leur gestion de la différence des sexes et, par extension, d'autres relations humaines-disqualifient leur prétention à être français." (Note N°1 : p.187)

Alain Finkielkraut établie un parallèle entre le "voile islamique" et la violence des cités. Il aime à récuser la dénomination de "quartiers sensibles" au nom du principe que justement il y aurait un déficit de sensibilité vis à vis de la gente féminine , un déni de féminité, dans ces zones urbaines. (Note N°7) Dans le face à face avec Tariq Ramadan il dit : dans "les "quartiers dits sensibles, la violence vient peut être d'un déni de sensibilité. Je ne sais pas qui a inventé la galanterie, je sais simplement qu'il y a des lieux précisément où il est mal vu, où l'on est dur et brutal, à cause de la mauvaise réputation de la douceur, où il est mal vu de donner la main à sa meuf comme on dit (...)." (Note N°9 : 12 : 00)

Théorie antiféministe et homophobe

Là où un certain mouvement féministe s'oppose au voile parce qu'il conçoit celui-ci comme une oppression de la femme par l'homme, la théorie républicaine aristocratique ne remet pas en cause la soumission mais son caractère spécifique qui proscrit la dimension sexuelle. En plus de s'opposer aux musulmans, la théorie écarte les revendications féministes d'égalité sous prétexte qu'elles détruiraient la possibilité même d'une relation amoureuse. C. Habib craint que le féminisme encourage à la négation de la différence entre les sexes et à la réfutation radicale de "l'attirance naturelle" par les homosexuelles.

L'homosexualité est vue comme projet politique et un positionnement psychique non plausible. "L'homophobie sert de garant à la fonction emblématique du couple hétérosexuel en même temps qu'elle permet de conjurer les effets égalisateurs de la démocratie" (Note N°1 : p.183) C'est ce qui justifie de ne pas lutter contre les stéréotypes homophobes, voire de les entretenir. ( "La théorie du genre" P4 sur ce blog) Voilà pourquoi je me permet de nommer la théorie de la séduction de théorie homophobe.

Bibliographie

Note N°1 : Joan W.Scott, "La séduction, une théorie française, 2011", pp. 158-189 in De l'utilité du genre, Fayard, 2012

Note N°2 : Philippe Raynaud dans "Les femmes et la civilité : aristocratie et passions révolutionnaires", Le Débat, vol.57, novembre-décembre 1989

Note N°3 : Claude Habib, La galanterie française, Hors série Connaissance,2006, Gallimard

Note N°4 : Mona Ozouf, Les mots des femmes, Essai sur la singularité française, Paris, Fayard, L’esprit de la cité, 1995,

Note N°5 : http://www.youtube.com/watch?v=g1i470bCwMo#t=2266

Note N°6 : http://ednat.canalblog.com/archives/2012/05/29/24367576.html

Note N°7 : http://www.panamza.com/04112013-finkielkraut-quartiers-sensibles

Note N°8 : http://www.youtube.com/watch?v=rTlhHT0xR1I#t=851

Note N°9 : http://www.youtube.com/watch?v=qssuODU-twc

Note N°10 : Erving Goffman, L'arrangement des sexes, traduit par H. Maury, La dispute, 2002, première édition originale en 1977

Note N°11 : Montesquieu, De l'esprit des lois (1758), Edition établie par L.Versini, professeur à la Sorbonne, Paris : Editions Gallimard, 1995, Collection Folio Essais

Note N°12 : Anne Verjus, “Rétablir les moeurs par la police domestique”, “Influence des femmes” et “organisation sociale” dans la pensée de Pierre-Louis Roderer à l'issue de la Révolution Française in Ce que le genre fait aux personnes, sous la direction de Irène Théry et Pascale Bonnemère, Enquête, Editions de l'EHESS, 2008

Tant de bouquins pour penser si mal ! Tant de bouquins utilisés à mauvais escient !

Tant de bouquins pour penser si mal ! Tant de bouquins utilisés à mauvais escient !