Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

De l'égalité entre hommes et femmes selon Alain Soral

, 15:02pm

Publié par Lokidor

Cet article est le second d'une série de critiques de la pensée de Soral. Nous avons ouvert la fin du premier article sur l'interrogation concernant les fondements anthropologiques de la domination masculine. Le sujet étant complexe, je lui ai consacré un article complet (Les fondements de la domination masculine) sur ce même blog. je vous encourage vivement à le consulter avant d'attaquer ce nouvel article.

Nous allons étudier la perception qu'a Alain Soral sur la notion d'égalité entre hommes et femmes à partir des discours enregistrés ci-dessus. D'ores et déjà on peut souligner qu'il justifie la domination masculine. Cette perception fera office de pelote que l'on va défaire pour qu'émerge la racine cachée d'une idéologie conservatrice d'extrême droite. Au travers de cette étude vont émerger les fondements idéologiques de la pensée d'Alain Soral.

L'extrait particulièrement éclairant à partir duquel nous allons entamer la réflexion est le suivant :

"Face à l'idéologie dominante qui te dit non seulement les femmes sont égales absolument aux hommes, égale veut vouloir dire identique : c'est le même cerveau, le corps n'a rien a voir, l'anthropologie n'a rien à voir, c'est strictement pareil. Je dis c'est faux : c'est de l'idéologie pure de vouloir à tout prix dire qu'il y ait une identité absolue." (Minutes 04:58 à 05:12)

Egalité devant les droits vs égalité biologique

Lorsque Soral parle d'égalité entre hommes et femmes, il ne parle pas de la même chose que les personnes qu'il contredit et qui sont les partisans de cette égalité. Selon eux la notion d'égalité porte sur un rapport aux droits et au pouvoir (juridiquement parlant mais aussi socialement et culturellement) tandis que Soral l'inscrit dans le registre du biologique. Dans un cas il s'agit d'une égalité dans le traitement des individus indépendamment de leurs différences sexuelles. Ainsi disons nous que "les hommes et les femmes sont égaux en droits" dans la mesure où la loi ne fait aucune différence entre eux. Dans l'autre cas il s'agit de s'opposer à l'égalité devant les droits en arguant la différence biologique entre les individus sexués, tel que l'interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie Saoudite sous prétexte que cela nuirait aux ovaires. (Note n°1)

Il y a une confusion qu'entretient volontairement Soral en faisant comme si l'égalité devant les droits était inscrite dans l'égalité biologique. Beaucoup de personnes vont remettre en cause en effet l'égalité homme-femme dont ils entendent parler en argumentant que c'est idiot puisqu'il est évident que les uns et les autres sont différents. Répondez leur que justement, si ils étaient identiques il n'y aurait aucun intérêt à prôner l'égalité devant les droits. En effet, comment distinguerions nous les hommes des femmes si ils étaient identiques, définis par le même vocable dont le sens serait invariant (ce dont je parle ne doit pas changer à chaque fois que je prononce le mot selon le principe logique d'identité "A est A"). Ne pouvant les distinguer, nous n'aurions même pas à nous poser la question d'un traitement égalitaire. Ils seraient interchangeables.

Contrairement à ce que dit Soral, ceci est bien la preuve que les partisans de l'égalité entre hommes et femmes ne considèrent pas les uns et les autres comme identiques, mais reconnaissent l'existence de différences, ce qui les pousse à réclamer l'égalité devant la loi. Car le contraire de l'égalité n'est pas la différence mais l'inégalité. (Note n°10 p. 8)

Si il est incontestable que les hommes et les femmes ne sont pas identiques, il est également incontestable qu'ils ont de nombreux points communs et que ces points communs lorsqu'ils l'emportent sur les différences font des uns et des autres des semblables (à défaut d'être identiques). Pour certains ceci suffirait à justifier l'égale reconnaissance. Mais pour d'autres, focalisés qu'ils sont sur la partie vide du verre des points communs, ils ne retiennent que les différences. Et si les différences justifient les revendications d'égalité, elles peuvent paradoxalement justifier son contraire : l'inégalité et la hiérarchisation.

Nous avons vu que si il existait des individus identiques ils seraient interchangeables, ce qui rendrait la revendication à l'égalité caduque. Ce cas est inenvisageable dans la réalité des êtres vivants complexes que nous sommes. Contrairement au domaine cellulaire et moléculaire ou l'égalité-identité est possible. Les êtres unicellulaires se reproduisent en effet à l'identique (alter ego) Ainsi une molécule H2O est identique à une autre molécule H2O. Elles sont interchangeables. C'est cette dimension qui permet d'ailleurs la traduction d'opérations chimiques en équations de type mathématique telle que l'équation-bilan de la combustion du butane par exemple : C4H10 + O2 donne CO2 + H2O.

Tout se passe comme si Alain Soral pensait que les partisans pour l'égalité employaient le mot égalité comme on l'utilise en mathématique ou dans la raison pure, comme le synonyme d'équivalence que l'on retrouve par exemple dans 2+2 = 2x2 = 4.

Une autre manière d'être interchangeable pour des individus, sans pour autant être identiques, est de noyer leur singularité dans un groupe d'appartenance. "En effet, plus on met l'accent sur une différence de groupe,- celle-ci ou une autre-, plus on considère tous les membres de ce groupe comme interchangeables." (Note n°10 p. 11) Le risque devient alors l'essentialisation des membres rattachés à un groupe de type religieux, culturel ou "raciale". Par ce biais le politique peut justifier un traitement différent pour chaque groupe. Comme le souligne Christine Delphy : "La différence est la façon dont, depuis plus d'un siècle, on justifie l'inégalité entre les groupes, et pas seulement les groupes dits "de sexe" . (Note 10 : p. 8)

Reconnaître la différence entre chaque individu-citoyen en dehors d'une appartenance à un sexe ou à tout autre groupe, est la condition d'une réelle égalité devant les droits. .

Selon le discours tenu par Soral, le principe d'égalité entre les hommes et les femmes en société serait concevable si et seulement si il y avait une identité entre eux. Ce postulat de départ est faux et il est de l'ordre de l'impossible puisque cela signifierait la disparition d'au moins un des termes (l'homme ou la femme) ou des deux pour l'existence d'une nouvelle entité unique (homme ou femme ou autre, c'est à dire ni homme ni femme). Sur ce point je suis d'accord avec Alain Soral : il n'y a pas "d'identité absolue." Mais pourquoi attribuer l'affirmation contraire aux partisans de l'égalité devant les droits ?

Critique de la raison pure de Soral

Même dans la raison pure ou en mathématique, l'égalité entre deux propositions ne suppose pas nécessairement l'identité entre elles. Ainsi 2+2 = 2x2 sont égaux ou identiques devant le résultat (4) mais sont différents parce que chacune des propositions a son identité propre (mot polythétique dont le sens ici n'est pas l'équivalent de idem ou mêmeté, mais de ipséité ou singularité) : multiplication ou addition. Dans le monde des vivants complexes, vous vous imaginez bien qu'il ne peut y avoir "d'identité absolue" de type 2=2 car chaque être est unique. Même chacun des jumeaux est unique. Or il semble que Alain Soral passe la frontière séparant le monde de la raison pure et le monde vivant sans se rendre compte que le paradigme n'est pas le même. Dans le monde des humains il n'y a pas d'égalité entre les êtres mais égalité des êtres humains devant des processus ou des traitements.

Soral utilise le mot égalité comme l'équivalent du mot identité dans le sens de mêmeté. Mais il semble ignorer que égalité n'est plus synonyme de identité si l'on prend sa seconde signification : l'ipséité. En effet on dit "une carte d'identité" et non une carte d'égalité. Les deux termes ne sont pas interchangeables parce que sous l'enveloppe le sens varie. Ce basculement d'un sens à l'autre, masqué par la permanence de la forme du mot identité, nous conduit à une inférence absurde selon laquelle nous serions strictement pareils (pour reprendre ses termes), qu'il y aurait une "identité absolue" au sens d'une et d'une seule ipséité pour tous. Pour résumer, Alain Soral nous présente l'équation suivante : égalité = identique = identité (idem)= identité (ipséité) et en conclu que égalité = identité (ipséité). Or le résultat est faux parce que idem et ipséité sont différents. Le sens du mot identité change en cours d'argumentation. Et parallèlement, il nous fait basculer du monde mathématique au monde des vivants complexes que sont les hommes, pour nous planter dans la quatrième dimension... Une dimension erronée.

D'après Kant dans Critique de la raison pure : "La mathématique fournit l'exemple éclatant d'une raison pure qui réussit à s'étendre d'elle-même sans le secours de l'expérience" (Note n°2) Et d'après Alain Soral, la raison pure est profondément une qualité masculine : "Cette histoire de la raison pure est une histoire masculine et qu'elle l'est profondément. La philosophie est une catégorie masculine historiquement. C'est à dire que c'est les hommes qui en ont accouché. Il se trouve que la pensée pure est une catégorie historiquement masculine parce qu'il y avait moins d'obstacles : les hommes avaient moins d'obstacles à surmonter pour y arriver. Mais déjà c'est la preuve de leur supériorité. De penser que ces obstacles seraient une injustice c'est une vision moraliste qui n'a pas lieu d'être. C'est comme ça et puis c'est tout." (05:56 à 06:30) Etant donné l'erreur de débutant que fait notre philosophe dans son équation égalité = identité, conformément à sa pensée selon laquelle la raison pure serait une qualité profondément masculine, nous sommes amenés à questionner la masculinité d'Alain Soral, ce qui devrait contrarier le misogyne.

Le pan-génétisme et le courant sociobiologiste

Tout se passe comme si Alain Soral donnait l'exclusivité causale au génétique. Sa logique est simplificatrice. Aussi simplificatrice que ceux qui expliquent tout d'un point de vue environnementaliste ou culturel. Aussi simplificatrice que ceux qui attribuent autant d'influence à l'environnement (physique, culturel, social) et au génétique pour expliquer le vivant, comme si les proportions pouvaient être pré-définies et faire l'économie d'une analyse approfondie et complexe qui rechercherait la juste part d'influence de l'une et l'autre des dimensions sur les phénomènes étudiés.

Oui, comme dit Edgar Morin : la science et la rationalité doivent se décloisonner et se complexifier pour appréhender la réalité d'un monde lui même complexe où tout communique et rétroagit. C'est pour cela que de plus en plus nous assistons à l'interdisciplinarité de la science. Des éthologues par exemple en appellent de plus en plus aux anthropologues. (Note N°3)

Mais d'un autre côté s'est développé aux Etat-Unis dans les années soixante dix, le courant de la sociobiologie auquel, j'ose l'affirmer sans l'ombre d'un doute, se rattache Alain Soral tout comme se rattachait le mouvement GRECE d'extrême droite. Il s'agit d'une vieille idéologie grossière et simplificatrice qui s'inscrit dans un "pan-génétisme" (Note N°4) qui rappelle les heures sombres de l'histoire du nazisme et du racisme. Lorsque Soral se présente comme un "sociologue", comprenez "sociobiologiste". La sociobiologie explique la culture par les gènes. (Note N°5)

Cette théorie qui se fait passer pour une discipline est née avec le Darwinisme mais n'en a gardé qu'une mauvaise compréhension en se focalisant sur la lutte pour la vie, limitée à la lutte contre ses congénères. Pourtant Darwin soutenait une version métaphorique de la lutte pour la vie que la sociobiologie prend au pied de la lettre. Autrement dit, nous sommes en plein réductionnisme. Le réductionnisme biologique c'est l'idée que le biologique explique tout. "Les sociobiologistes veulent fonder la société" dit l'un des anthropologues invités dans l'émission sur France Culture précédemment cité. La sociobiologie est une théorie conservatrice qui soutient que la culture se transmet génétiquement, qui explique les hiérarchies sociales et sexuelles par le génétique, qui justifie la guerre également.

L'eugénisme est un courant politique qui a précédé la sociobiologie et qui contient les mêmes fondements idéologiques. L'objectif de l'eugénisme est de supprimer les lois sociales de telle façon que la "nature" fasse son travail. Nous avons vu les dégâts de l'eugénisme soutenu par les scientifiques du 3 ème Reich ! Réductionnisme, eugénisme et sociobiologie : même combat ! Il s'agit d'une utilisation de la science et non d'une science digne de ce nom.

Aujourd'hui en France la sociobiologie est taboue mais les idées ont migré vers l'éthologie comportementale, la psychologie évolutionniste et chez les courants d'extrême droite dans la tête de ses penseurs tel que Alain Soral. L'anthropologue Marshall Salhins traite du sujet dans son livre La nature humaine : une illusion occidentale (Editions de l'Eclat, 2009).

Les illustrations d'Alain Soral
  • Mathématiques et jeux d'échec : les hormones

Voyez par vous même comment Soral explique l'infériorité numérique de la présence féminine dans les hautes études en mathématique ainsi qu'aux jeux d'échec de haut niveau : "L'hormonal y joue un rôle parce que effectivement ça induit au niveau de l'imaginaire, au niveau du désir, au niveau des représentations, et même au niveau des conquêtes et nations, au niveau du logos, ça induit des démarches différentes.” (8:19 – 8:30)

Selon la neurobiologiste Catherine Vidal, dans "(...) des conditions physiologiques normales, il est impossible de démêler le rôle éventuel des hormones par rapport aux mille autres facteurs environnementaux susceptibles d'affecter nos états d'âme." (Note n°6)

Pourtant tout se passe comme-ci le rôle joué par l'hormonal était sinon l'unique au moins le seul légitime aux yeux d'Alain Soral. En effet, à aucun moment il ne se penche sur les facteurs environnementaux si ce n'est pour les critiquer comme un interventionnisme qui remettrait en cause l'ordre naturel ou le corromprait. Ainsi faudrait-il "laisser une culture féminine se développer" : “C'est ça le problème, c'est qu'aujourd'hui on n'en est pas à laisser une culture féminine se développer, on en est à mettre en cause l'histoire de la culture masculine. (9:29-9:36) Autrement dit, il faudrait laisser la "nature" faire les choses. On retrouve ici l'eugénisme et la sociobiologie.

Il apparaît clairement que le culturel se présente ici comme une prolongation ou une simple expression du biologique dont il découlerait de manière naturelle. L'individu serait en quelque sorte la marionnette d'un programme génétique. Souvenez vous de l'essentialisation des maghrébins dans la première critique de Soral sur ce blog : l'islam serait partie intégrante du maghrébin si bien que coupé de la religion il serait en déchéance. Comme si la religion et par extension la culture, étaient dans le sang, innées. La culture serait absorbée par le biologique.

  • Les femmes dans le jazz : les qualités d'improvisation et de création

Autre exemple présent dans le document sonore adjoint à cet article : la grande infériorité numérique des femmes dans le milieu du jazz . D'après Alain Soral l'explication se trouve dans une qualité que n'ont pas les femmes : la qualité d'improvisation, de création. Les femmes seraient juste bonnes à la reproduction, que ce soit biologique ou culturelle. Autrement dit, parce que la femme reproduit biologiquement en accouchant, elle reproduit également par la culture :

" (..), finalement même les femmes de culture sont malgré finalement elles cantonnées à la reproduction. Parce que qu'elles fassent des enfants ou de la culture elles sont toujours quand même toujours dans un art de la reproduction : elles ne créent, pas elles reproduisent, y a pas d'inventions. Et je le démontre par le jazz notamment : on a jamais vu des femmes musiciennes de jazz géniales : y en a pratiquement pas car c'est un art de l'improvisation, de la création instantanée. Des femmes pianistes de musique classique qui sont capables de jouer comme des singes savants du Chopin y en a autant qu'on veut parce que y a pas d'invention. C'est refaire très bien quelque chose qu'y a déjà été créé. Mais quand il s'agit de créer in vivo là y a très peu de femmes. Alors après moi je me pose la question, c'est un constat." (2:5-3:00)

Que signifie le "constat" d'une rareté féminine chez les musiciens géniaux de jazz ? Nous pouvons résumer par trois assertions le propos d'Alain Soral : le caractère de génialité réside dans la faculté "d'improvisation" ou de "création instantanée" ; cette faculté ou talent est un héritage génétique ; seuls les hommes sont pourvus de cet héritage.

Alors pourquoi tous les hommes ne sont-ils pas des génies ? "Alors moi je me pose la question, c'est un constat", pour reprendre son expression.

Précisons d'abord que le propre du génie est la rareté. Par conséquent il est impossible que tous les hommes soient génies. Cela peut signifier que la faculté d'improvisation ne réside pas uniquement dans une dimension génétique. Mais Soral ne nous dit rien sur les autres facteurs possibles qui participent à faire du génie. Ce serait embarrassant pour lui de prendre en compte des facteurs socioculturels car ces derniers s'appliquent à tous, y compris aux femmes, à moins de les sortir de la culture pour les cantonner au monde animale comme le laisse penser son allusion aux "singes savants". Pour être plus juste, formulons une seconde signification possible : si malgré tout on maintenait l'hypothèse que le caractère est exclusivement génétique alors, dans la mesure où une minorité seulement d'hommes en sont les possesseurs, ce trait ne serait pas pertinent pour distinguer génétiquement les capacités cérébrales de l'homme de ceux de la femme.

Le serpent se mord la queue au niveau de la raison pure dont nous avons déjà montré que Soral n'était pas doté, tandis que là aussi il assimilait ce caractère comme différenciateur génétique de l'homme et de la femme. Peut-être y a-t-il des raisons psychanalytiques, socioculturelles, idéologiques, qui font qu'Alain Soral pense mal, ou prêche le faux sous couvert d'intelligence. L'art de tromper l'autre.

Dans Les fondements anthropologiques de la domination masculine j'aborde longuement le cas de la sexualité du cerveau. Je vous y renvoie expressément. Les tentatives de sexuation du cerveau, alors même qu'elles s'habillaient d'un vêtement scientifique, ont été abandonnées. Des scientistes mettent la charrue avant les boeufs et aboient aussi vite que leur ombre lorsqu'ils pensent avoir fait une découverte pouvant conforter leur vision du monde et avoir des répercussions politiques. Pour l'instant il n'y a pas de preuves dune marque sexuelle génétique du cerveau. Comme je l'ai souligné dans l'article précèdent, si le cerveau a un sexe, ce sexe est issu d'un processus de biologisation du culturelle : et là nous avons des preuves. Mais nous parlons d'effets biologiques de processus culturels, qui certes ensuite peuvent avoir des effets culturels mais qui en aucune manière sont des caractères génétiques, c'est à dire héréditaire. Pour comprendre, nous ne pouvons faire l'économie de la complexité : c'est la réalité qui veut ça. Soral, lui simplifie tout, parce que son objectif est moins d'accéder à la vérité, que de rallier des partisans à son idéologie.

  • Etude ethnologique dans le monde du jazz

L'ethnologue Marie Buscatto montre les processus sociaux qui font obstacle à l'entrée et au maintient des femmes instrumentistes dans le monde du jazz. (Note N°7) Ces obstacles ne sont pas qu'interne à ce monde de l'art mais tous se cumulent pour faire leur effet de reproduction des inégalités. Le monde du jazz n'échappe pas au "modèle archaïque de la pensée" ou "valence différentielle des sexes" dont parle Françoise Héritier.

Notons tout d'abord que Alain Soral ne parle pas des chanteuses mais uniquement des instrumentistes. Pourquoi ? Parce que dans la mentalité archaïque qui fonde la domination masculine, le chant n'est pas considéré comme un instrument. Symboliquement, l'homme est relié aux outils, aux instruments, à la culture (ne dit-on pas un "homme bien outillé" pour parler de sa virilité ?), tandis que la femme est associée à la nature. Or la voix et le corps sont considérés comme "naturels". Ainsi la chanteuse n'aurait aucun mérite puisqu'elle ferait ce qui va de soi pour elle. C'est ainsi que dans le milieu l'on considère qu'être chanteuse de jazz est un "métier de femme" (Note N°8) Bien entendu c'est ignorer l'immensité des exercices vocaux, ainsi que des exercices physiques, puisque le corps est l'instrument de résonance de la voix et qu'il faut l'entretenir pour cela.

Cette omission d'Alain Soral est significative : il exclut d'emblée une partie féminine de l'univers du jazz. Certes, ce n'est pas dans le chant que s'exerce le plus l'art d'improviser mais c'est en tant que chanteuse que la femme est la plus représentée dans le milieu parce que c'est particulièrement à ce poste qu'on considère qu'elle doit être : un poste féminin. Les chances de pouvoir improviser sont donc réduites.

Ce n'est pas une première que de rendre "invisible" les qualifications professionnelles des femmes pour ne mettre en avant que l'aspect séduisant et "féminin". (p. 198, Note N°7 ) Pour accéder à un univers très "masculin", les femmes vont devoir mobiliser d'avantage de ressources que les hommes (ressources familiales, musicales et professionnelles). (ibid., p. 198) Une sélection culturelle tel un entonnoir réduit considérablement leur nombre. Marie Buscatto montre que ces ressources exceptionnelles s'avèrent insuffisantes pour une intégration comparable aux hommes.

Pour bien comprendre le phénomène que se contente de constater Alain Soral sans l'analyser, je vous renvoie au travail de Marie Buscatto. Notons par exemple l'importance de prendre en considération "les effets sociaux de l'image de séduction associée aux femmes sur leur trajectoire socioprofessionnelles" (ibid., p. 200) En même temps que les "normes informelles co-produites par les individus, il faut compter aussi sur le poids des normes sociales définissant les rôles "féminins" dans notre société." (p. 202) La chercheuse par une étude de terrain argumente la théorie par des exemples concrets.

Aux Etats-unis les femmes musiciennes représentent 15 à 20 % dans le monde du jazz contre 8% seulement en France (chiffre de 2001, ibid., p. 203) Si les femmes musiciennes sont moins nombreuses que les hommes pour des raisons d'ordre socioculturelles, alors il ne faut pas s'étonner qu'il y ait encore moins de génies femmes, proportionnellement aux hommes !

Ce qui devrait attirer l'attention du lecteur est qu'Alain Soral ne peut nier l'existence de femmes géniales dans le jazz car cela est un fait. Il dit : " (...) on a jamais vu des femmes musiciennes de jazz géniales : y en a pratiquement pas (...) ". Il oscille entre le "il 'y en a pas du tout" ("jamais vu") et le "y en a pratiquement pas", ce qui ne veut pas dire la même chose. Le fait qu'il y en ait suffit à prouver que la raison n'est pas d'ordre génétique, à moins que les femmes musiciennes géniales soient des monstres de la nature ! Non, les exceptions sont la preuve du caractère non génétique et inhérent au sexe féminin.

Vous pouvez écouter l'émission "Au début du jazz étaient les femmes" diffusée sur France Culture (Note N° 9) où vous apprendrez le rôle de la mafia au début du jazz. La mafia déjà bien mouillée avec la prostitution, ce qui révèle la relation très misogyne du milieu. Peut être faudrait il également prendre ce fait historique en considération pour comprendre la difficulté d'être femme dans un tel milieu. Mais c'est pas un sociobiologiste qui le fera.

Il est plus facile et rapide pour Alain Soral de parler à grande vitesse en assommant ses auditeurs de pseudo vérités, et de ne jamais prendre le temps d'approfondir. C'est pour cela qu'il va falloir que je consacre une seconde partie à la déconstruction argumentée de sa vision de l'égalité entre hommes et femmes et de continuer à tirer le fil de la pelote pour dévoiler le coeur du problème. Je vous donne rendez vous au prochain article. Réagissez, je prendrai le temps de vous répondre.


Bibliographie

1. http://www.rue89.com/2013/10/03/arabie-saoudite-conduire-nuit-ovaires-femmes-246271

2. p.3 in http://www.ac-nancy-metz.fr/enseign/philo/textesph/couturat_kant_mathematiques.pdf

3. http://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/les_familles_animales.1423) Des anthropologues travaillent de plus en plus avec des biologistes etc.,

4. Edgar Morin, La methode 2. La vie de la vie, Seuil, 1980

5. http://www.franceculture.fr/emission-la-marche-des-sciences-pomme-de-discorde-et-controverses-quand-la-sociobiologie-americaine-.

6. pp. 76-77, Hommes, femmes : la construction de la différence, Le Pommier, 2010, première édition mai 2005, Editions "Le collège de la cité"

7. Marie Buscatto, Femmes du Jazz, Musicalité, féminités, marginalisations, CNRS Editions, 2007

8. Michèle Perrot, "qu'est-ce qu'un métier de femme ?", Le Mouvement social, 140, 1987, p. 3-8,spéc. p. 4

9. http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-etats-unis-13-%C2%AB-au-debut-du-jazz-etaient-les-femmes-%C2%BB-rediffusion-2012-10-31

Et la bible : Patrick Dupouey, Choisir le mot juste, Ellipses, 2006

10 : Christine Delphy, L'ennemi principal 2, Penser le genre, Editions Syllepse, 2009