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Nathan Weinstock et la dhimmitude

, 15:06pm

Publié par Lokidor

Poursuivons la déconstruction du discours de Nathan Weinstock essentiellement à travers son livre Histoire de chiens, Mille et une nuits, 2004. J'attire votre attention sur le sous-titre de l'essai : "La dhimmitude dans le conflit israëlo-palestinien". L'auteur s'applique à comprendre le conflit israélo-palestinien au travers de la notion de dhimmitude qu'il définit comme une tradition millénaire qui confère aux minorités religieuses, et particulièrement aux juifs, le statut de dhimmis. C'est à dire une position d'infériorité qui soumet la "caste" "[…] au bon vouloir de la majorité musulmane dominante" (Ibid., p.13). Le terme dhimmitude est une invention de Bat Ye'or qui a adjoint la notion de servitude à celle de dhimmi en Islam. L'ouvrage de Bat Ye'or, Juifs et Chrétiens sous l'islam. Les dhimmis face au défi intégristes (Berg International, Paris, 1994) est l'unique référence sur laquelle s'appuie Nathan Weinstock pour justifier la pertinence de la dhimmitude comme grille de lecture du conflit israélo-palestinien. La quatrième annotation de l'essai est l'unique renvoi à Bat Yeor que l'auteur décrit comme une "référence incontournable" (ibid., p. 25) : Il dit : "Sur la "dhimmitude" en général, on se reportera à l'ouvrage déjà cité de Bat Ye'or" (ibid., p.48). Dans la suite de l'ouvrage de deux cent pages, l'ombre de Bat Ye'or planera sans références explicites. On peut s'interroger sur la validité du postulat de départ que traduit le néologisme "dhimmitude", emprunté à un auteur particulièrement contesté, comme le souligne Makram Abbes dans La question de la tolérance en Occident et en islam à travers le livre de Yves-Charles Zarka et Cynthia Fleury : Difficile tolérance (note de bas de page n°52 in http://asterion.revues.org/438#ftn51) :

"Les études menées par Bat Yeʼor sur les dhimmis sont ouvertement islamophobes et clairement orientées idéologiquement. Étant donné qu’elles sont instrumentalisées dans le conflit israélo-arabe et dans la critique des relations que l’Europe a tissées, récemment, avec le monde arabe, nous estimons que ces études ne peuvent constituer une référence sérieuse et objective dans ce domaine."

Dhimmitude, dhimma et dhimmis

Mentalité et statut juridique

Notons tout d'abord que la particularité du néologisme dhimmitude fait que ce concept existe indépendamment du statut juridique de la dhimma dont il a été inspiré. Ainsi le fait que le statut de la dhimma fût aboli au milieu du XIX° siècle sous l'Empire ottoman ne remet pas en cause le postulat de départ de Nathan Weinstock. Celui-ci ne prendra d'ailleurs pas la peine de souligner ce détail historique. La notion de dhimmitude définie en tant que "tradition millénaire" laisse donc à penser qu'une mentalité, dont on suppute qu'un statut juridique en était la manifestation, aurait survécu à l'abolition de ce statut. Dit autrement, l'utilisation de la notion de dhimmitude implique que Nathan Weinstock considère qu'il y aurait eu survivance de la structure mentale au statut juridique qui en était l'expression.

Paralogisme ou saut argumentatif

Nathan Weinstock suit exactement la même démarche dénoncée par Makram Abbes et qui consiste à un saut argumentatif ou un paralogisme. En effet il établit des rapports d'équivalence ou d'identité entre une notion "éthico-politique" (tolérance/intolérance et son extrême : la haine de l'Autre), et une notion juridique (statut des minorités religieuses ou dhimma). Pourtant le fait qu'un statut juridique ne prône pas la tolérance, tout comme l'amitié, la convivance, la paix ou le respect (Makram Abbes, ibid., paragraphe 27), ne signifie pas qu'il incarne l'intolérance, le refus de l'altérité ou la haine de l'Autre. C'est juste que telle n'est pas sa fonction et/ou sa dimension. Voici comment Makram Abbes définit ce statut : la dhimma "[…] est un statut juridique de protection conclu entre le détenteur du pouvoir musulman ou son représentant (prince, sultan, calife, gouverneur) et les communautés religieuses appartenant, théoriquement, à la catégorie des gens du Livre (juifs et chrétiens). Ce statut ne stipule aucune égalité politique ou juridique entre les détenteurs du pouvoir et ceux qui sont placés sous sa domination" (ibid., paragraphe 29). Dans le résumé figurant sur la quatrième de couverture l'auteur définit la dhimmitude ainsi : "statut avilissant imposé aux non-musulmans en terre d'islam ("dhimmis"), tenus par la charia de courber l'échine." L'utilisation du mot "statut" est trompeuse puisqu'il pourrait être confondu avec le statut juridique qu'est la dhimma. Or il s'agit d'un statut social supposé par Nathan Weinstock et Bat Yé'or : "un ensemble de droits et d'obligations socialement déterminés en vertu des valeurs qui ont cours dans un groupe culturel donné" (http://fr.wikipedia.org/wiki/Statut). Tout se passe comme si Nathan Weinstock s'appliquait à ce que le lecteur confonde les deux termes. A quoi bon créer ou utiliser un néologisme pour ce qui est déjà nommé, si ce n'est pour lui accoler un sens supplémentaire ou différent ? Le "tude" de dhimmitude apporte l'idée de la servitude dans la dhimma et en fait l'objet principal, voire l'unique.

Dhimmitude et islam

Nathan Weinstock attribue la dhimmitude à l'islam dont elle ne saurait être détachée. Pourtant le statut juridique lui même, auquel on associe la mentalité, est antérieur à l'Islam. William M. Watt insiste en effet sur l’enracinement de la mentalité protectrice dans les pratiques tribales anté-islamiques : "Le système de la dhimma est un développement de la pratique arabe consistant pour une tribu à protéger des tribus ou des groupes plus faibles. C’était pour la tribu puissante une question d’honneur que de prouver à tout le monde l’efficacité de sa protection" (in W. Watt, La pensée politique de l’islam, Paris, PUF, 1995, p. 57). Si la protection n'est pas assurée alors les minorités, pouvaient cesser de payer le tribut au pouvoir protecteur (Voir l’exemple du deuxième calife Umar, cité par W. Watt, ibid., p. 57). C'est la notion de walāʼ qui régit justement ce lien de protection et de clientélisme, et le Coran utilise cette notion avec la charge sémantique propre à l’époque (ibid., Makram Abbes, note n° 62). Makram Abbes ajoute que concernant "l’organisation financière et administrative de ce statut, il ne fait aucun doute que les pouvoirs musulmans se sont surtout inspirés des traditions impériales déjà en place sous les Sassanides et les Byzantins" (ibid., paragraphe 29, Makram Abbes). Le terme dhimma n'est cité que deux fois dans le Coran (IX, 8 et 10) et ne s’applique dans ces passages qu'aux Arabes polythéistes, pas aux juifs et/ou aux chrétiens.

Le verset 29, Sourate IX

Makram Abbes souligne qu'un seul verset (IX, 29), qui ne fait pas explicitement référence à la dhimma, "[…] fait allusion à la djizya (terme souvent traduit par capitation) et traite vraisemblablement des rapports entre musulmans et gens du Livre, non pas en général, mais plus précisément à l’issue d’un conflit armé" (ibid., note 33). Ce verset est important puisqu'il est la référence à partir de laquelle se sont formés les codes juridiques déterminant le futur statut de la dhimma. Nathan Weinstock fait référence à ce verset par un renvoi habile du mot dhimmis ("l'humiliation structurelle infligée aux dhimmis") à une note de bas de page (note 2 p.48 in Histoire de chiens). Cette note renvoie à la citation de ce verset par Xavier de Planhol, Minorités en islam. Géographie politique et sociale, Paris, Flammarion, coll. "Géographie", 1997, p. 33). Le verset est ainsi traduit : "Combattez-les jusqu'à ce qu'ils paient le djizya directement et alors qu'ils sont humiliés." Il s'agit non pas du verset en intégralité mais de la dernière phrase de celui-ci. Nathan Weinstock ne prend pas la peine de préciser de quelle traduction il s'agit. Il relègue la citation de cet extrait du Coran à la citation d'un auteur. De cette manière il esquive habilement la précision de la source, c'est à dire de l'auteur de la traduction du verset. N'aurait-il pas pu ouvrir simplement le Coran tel que celui traduit par Kasimirski où je lis : "Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils payent le tribu de leurs propres mains et qu'ils soient soumis."La soumission et l'humiliation ne sont pas la même chose. On peut aussi trouver la traduction suivante : "[…] jusqu'à qu'ils versent la capitation de leurs propres mains après s'être humiliés" (http://archive.org/details/SaintCoranTraduitEnLangueFrancaise). Enfin une troisième traduction de ce verset : "Combattez-les jusqu’à ce qu’ils versent directement la capitation en toute humilité !" (http://www.hisnulmuslim.com/coran/index.php?num_sourate=9). Nathan Weinstock s'abstient de préciser que ce verset fut rédigé dans un contexte de guerre. La soumission d'un ennemi est compréhensible à la guerre. Quant à son humiliation, elle est condamnable. Savoir soumettre son ennemi sans l'humilier est appréciable. Particulièrement à cette époque reculée où la violence était plus commune. Quant à exiger "l'humilité" de son ennemi en période de guerre, je trouve cela plutôt sage en comparaison à la mort. Doit-on rappeler la cruauté des guerres de religions dont celle des croisades ? Les musulmans n'avaient pas le monopole de la violence. Un historien qui ne tient pas compte des pratiques historiques et des mentalités de l’époque pour comprendre un texte, c'est tout de même surprenant. C'est comme s'il épousait une lecture fondamentaliste du Coran. C'est en fait la voie la plus sûre où trouver l'extrémisme et le refus de l'altérité. N'est-ce pas chez Amin al-Husseini qu'il est allé chercher l'antijudaïsme et la violence pour ensuite l'extrapoler à tous les arabo-musulmans ? Enfin, associer précisément la notion de dhimmi à ce verset sans aucune mise en garde, laisse à penser que les deux sont contemporains. Or, comme nous l'avons vu en début de paragraphe : le statut de dhimma est postérieur. Nathan Weinstock fait de l'anachronisme volontaire.

Anachronisme volontaire et homogénéisation

En effet, dans le petit paragraphe intitulé "Un statut d'avilissement structurel" (ibid.,p.45-46), il cite l'expérience de Eliézer Ben Yéhouda lors de son installation à Jérusalem en 1880. Or le statut de dhimma n'existait plus. Celui-ci avait été progressivement aboli au cours de la période de "modernisation" de l'Empire Ottoman, la Tanzimat, entre 1839 et 1876 (p.4 in http://media.leidenuniv.nl/legacy/programme-bookleta--2-.pdf). L'auteur mélange statut et mentalité comme nous l'avons déjà souligné. De plus les mentalités et les pratiques ne sont pas toujours en phase avec le domaine juridique. Les mentalités et les pratiques sont souvent en avance sur le juridique, et l'inspirent. Et lorsqu'il ne commet par de faute de conjugaison historique, il fait des amalgames considérables en terme d'espace. Il extrapole à tout le monde arabo-musulman les conditions des juifs de Jérusalem décrites par Karl Marx en 1854 : "Marx décrit ici la condition des Juifs de Jérusalem, à l'instar des autres juifs de Terre Sainte et comme c'était la règle dans l'ensemble du monde musulman, cantonnés dans un statut d'avilissement structurel et intrinsèquement discriminatoire, celui de dhimmi" (ibid.,p. 45). Il ne suffit pas que "la règle" soit commune "dans l'ensemble du monde musulman" pour en déduire que les conditions (sociales et culturelles) des juifs en pays d'islam soient identiques. N'existe-il pas des lois jamais appliquées ou légalement contournées, ainsi que des pratiques illégales tolérées ? L'historien doit distinguer la théorie de la pratique. Prenons l'exemple évoqué par Vincent Lemire dans Jérusalem au fil de l'eau. L'institution ottomane "adopte, au-delà de l’interdit théorique de vendre l’eau aux non-musulmans, une attitude pragmatique qui garantit un partage intercommunautaire effectif" (Résumé par Frédéric Grabert in http://www.laviedesidees.fr/Aux-sources-de-Jerusalem.html). Nathan Weinstock homogénéise la dhimma en n'opérant pas de contextualisation historique. Makram Abbes précise que "la pratique de la dhimma a connu de nombreuses variations en fonction des situations économiques, politiques et culturelles vécues par les différentes provinces du monde musulman du VIIe siècle jusqu’au XIXe" (ibid., paragraphe 30).

Le refus de l'altérité, l'intolérance et la haine du juif

Pour Nathan Weinstock la non résolution du conflit israélo-palestinien est à imputer exclusivement à la mentalité intrinsèque au monde arabo-musulman qui ne saurait "gérer la multinationalité et la tolérance vis-à-vis d'autres structures religieuses et ethniques" (http://www.franceculture.fr/emission-repliques-aux-origines-du-conflit-israelo-palestinien-2012-03-10). Il dit lors de sa participation à l'émission Réplique animée par Alain Finkielkraut et qui accueillait notamment l'historien Henry Laurens : "C'est le nœud du conflit indépendamment des questions de frontières. On s'est heurté depuis le départ à un refus d'acceptation d'une présence juive autre qu'une présence subordonnée." Voici d'autres citations : "Tout porte à croire que c'est le refus de l'altérité qui constitue le nœud du problème" (ibid.,p.13) ou encore : "Pour appréhender l'articulation du conflit israélo-palestinien, il faut donc nécessairement prendre en compte les dimensions idéologiques, affectives et symboliques. Et celles-ci nous renvoient toutes à la dhimmitude. Car en définitive le nœud du problème se situe au niveau du rapport que le monde arabo-musulman entretient avec le judaïsme." (ibid.,P.188-189)

Une intransigeance sélective

A lire Nathan Weinstock les palestiniens auraient hérités de toutes les formes d'antijudaïsme : "la tradition anti-judaïque des Eglises chrétiennes d'Orient", "l'antisémitisme occidental”, et bien entendu le sentiment de haine du juif attribué à l'islam (ibid., p.95). Ainsi le nationalisme palestinien lui même aurait été "[…] contaminé dès l'origine par une judéophobie syncrétique […]" (p.127, Histoire de chiens). "L'opinion arabe" aurait même été "échauffée" par "l'effet d'une dizaine d'années de propagande nazie au Proche-Orient, travaillée depuis des décennies par l'antisémitisme occidental venu renforcer les préjugés distillés par l'idéologie de la dhimmitude et l'antisémitisme vivace des Eglises d'orient […]" (ibid., p. 151). Une preuve de la motivation "antisémite" des arabes dans le conflit israélo-palestinien serait d'avoir pris à partie à maintes reprises, et parfois de manière très violente, des juifs autochtones et orthodoxes du vieux Yichouv. Or ces derniers sont pourtant parmi les juifs les plus antisionistes pour des raisons de “conservatisme religieux” (ibid.,p.88). Dans l'émission Réplique, Nathan Weinstock fait un lapsus révélateur lorsqu'il dit : "Cela signifie que le conflit contre le sionisme quelque part devient (c'est moi qui souligne) un conflit contre la communauté juive en tant que telle." Le mot "devient" rend compte d'un processus de type escalade dans tout conflit qui se prolonge. La guerre, le malheur, la pauvreté et la souffrance forment un terreau propice au racisme et aux extrêmes. Les amalgames sont de mises : certains ne font plus la différence entre juif sioniste et non sioniste, et encore moins entre les différents sionismes. Des extrêmes saisissent l'opportunité d'un passage à l'acte. Mais pour autant Nathan Weinstock exagère en réduisant le conflit tel qu'il est devenu aujourd'hui à un conflit contre la communauté juive. Encore une fois, il extrapole à partir de l'émergence des extrêmes à toute la population palestinienne. Il n'y a pas de demie mesure avec Nathan Weinstock. L'unique moment dans son essai Histoire de chiens où l'auteur aborde les crimes commis par des israéliens est au sujet du drame du village de Deir-Yassine le 9 avril 1948. Il s'agit d'une "force paramilitaire de la droite israélienne" qui a massacré 107 villageois hommes, femmes et enfants. Voyez comment Nathan Weinstock introduit la scène : "Dans ce climat de terreur quotidienne s'inscrivent, hélas!, des atrocités." (ibid., p.166) Autrement dit les atrocités de ce type sont le lot de la guerre. On le sent moins indigné et moins intransigeant que vis à vis des crimes commis par les palestiniens. Il ne mentionnera pas l'existence probable d'une mentalité ou d'une idéologie haineuse, voire raciste, contre les arabo-musulmans qui expliquerait un tel déferlement de violence. Au contraire, il œuvre à atténuer la portée de cet événement que plus personne ne peut nier. Il écrit que l'écho de "ce carnage […] fut amplifié par la propagande, notamment des récits arabes insistant lourdement sur des viols collectifs parfaitement imaginaires, […]" (ibid,.p.166) En note de bas de page il indique qu' "auparavant", d'après l'enquête menée par le professeur Sharif Kanaana de l'université de Bir-Zeit, le nombre de victimes cité était de 248. Il précise enfin entre parenthèse que "la fusion de toutes les unités militaires en une armée nationale unique n'aura lieu que fin mai" (ibid,.p.166), ce qui revient à dire que le drame de Deir-Yassine aurait pu être évité avec l'existence d'un corps militaire professionnel disposant d'un commandement unique. Le drame de Deir-Yassine serait donc à relativiser parce qu'il aurait été exagéré, et il serait en quelque sorte un dégât collatéral de la guerre et de l'absence d'une armée professionnelle. Pas de mentalité ou d'idéologie haineuse dans le camp israélien. Voilà comment Nathan Weinstock, qui ne critique jamais l'Etat d'Israël ou le sionisme, atténue la violence du camp israélien quand il ne peut éviter d'aborder des faits incontestables. A défaut de pouvoir les nier pour paraître crédible, il les relativise.

Le cas embarrassant des chrétiens d'Orient

Rappelons que les chrétiens d'Orient faisaient partis de la catégorie des dhimmis au même titre que les juifs. Or des faits historiques perturbent son postulat de départ d'une haine structurelle portée sur les dhimmis. Nathan Weinstock s'emploie à démentir le moindre signe positif de cohabitation des Chrétiens d'Orient avec la majorité musulmane pour s'affilier à la thèse du choc des civilisations opposant diamétralement l'islam à l'Occident. Pour se faire, il ne peut tolérer qu'un groupe soit de part et d'autres de la ligne de démarcation. Il s'attache alors à ramener les chrétiens d'Orient du bon côté de la ligne : l'Occident. Ainsi s'applique-t-il à isoler et à désolidariser les chrétiens d'Orient de la masse arabo-musulmane. La "[…] participation des chrétiens d'Orient au nationalisme arabe" ne serait pas la démonstration de l'intégration d'une minorité religieuse, mais la manifestation de leur soumission dans une “société régie par la dhimmitude”. Il s'agirait selon lui d'une recherche de reconnaissance et d'assimilation à la masse arabo-musulmane, l'espoir étant d'effacer les différences confessionnelles (ibid., p.93). Ainsi explique-t-il la pratique d'un "terrorisme aveugle et abject" par une "surenchère qui caractérise les Arabes chrétiens anxieux de légitimer leur présence au sein d'un espace majoritairement musulman" (ibid.,p.173). De même, la responsabilité de l'antijudaïsme religieux chrétien en Orient serait à imputer aux musulmans puisqu'il procéderait comme un report sur les juifs du "mépris dont les musulmans les accablent” (ibid., p.91). Dit autrement : "Tout se passe comme s'ils puisaient dans la tradition d'antijudaïsme des Eglises chrétiennes une compensation psychologique leur permettant de se consoler des humiliations quotidiennes en se retournant contre des parias situés encore plus bas qu'eux dans l'échelle de la considération sociale" (ibid.,p. 46). Le "Tout se passe comme si" est une formule beaucoup employée en sciences humaines et particulièrement en sociologie. Elle a un caractère d'hypothèse et non de certitude. C'est un peu le propre des sciences humaines en comparaison aux sciences dites "dures". Mais pour valider cette hypothèse de "compensation psychologique", encore faudrait-il faire appel à des psychologues et/ou analyser des témoignages directs ou indirects chez les acteurs concernés. Extraire les motivations et les raisons de leurs actions. Nathan Weinstock ne fait que des supputations. Des supputations sélectives qui permettent de pardonner à moitié les Chrétiens d'Orient en expliquant leurs actes exclusivement par leur position de victimes des musulmans. Serait-ce également pour se faire accepter par la majorité musulmane que le prêtre maronite libanais Antoun Yamine fut le premier à traduire en arabe Les protocoles des Sages de Sion (“La conspiration des juifs contre les Nations”) ? Comment expliquer que les dhimmis, dont faisaient également partis les chrétiens d'Orient, victimes d'un système qui aurait été "précaire, asservissant, humiliant, humainement dégradant" se sont pour la plupart "rangés du côté des souverains musulmans (Nūr al-Dīn et Saladin au XIIe siècle) dans la lutte contre les croisés, alors que ces derniers étaient venus, théoriquement, pour les délivrer de l’oppression des infidèles ?" (ibid., Makram Abbes paragraphe 40). Nathan Weinstock ne semble pas avoir de recul historique. Que connait réellement Nathan Weinstock de l'histoire de la cohabitation entre minorités religieuses et musulmans au Proche Orient ? Pourquoi ne prend-t-il que des exemples négatifs tel que le départ de nombreux juifs et chrétiens de l'Empire Ottoman et du Maghreb au XIX° siècle ? A-t-il analysé l'objet dans toute sa complexité pour affirmer que la cause en est la dhimmitude ? Il dit en effet que les chrétiens recherchaient "la protection diplomatique des puissances européennes" afin "d'échapper à l'arbitraire." (Histoire de chiens, p.25). Pourquoi par exemple ne parle-t-il pas de l'accueil par les musulmans, des juifs expulsés d’Europe (d’Espagne, d’Italie, de Provence et de Bavière) au XVe et XVIe siècle, d’Ukraine et de Pologne au XVIIe siècle, à cause de l’application des mesures inquisitoriales et du début des pogroms ? (Makram Abbes, ibid., paragraphe 30) Ne serait-ce pas pour masquer le fait que la notion de dhimmitude, en tant que mentalité atemporelle ("structurelle") est inopérante ? Si il existe l'exception qui confirme la règle, autant d'exceptions devraient la contrarier, voire la contredire. Des exceptions il en aurait également trouvés dans les archives de l'Empire Ottoman si seulement il avait cherché. Un empire très administré. Comme dit Vincent Lemire, maître de conférence en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée : “On trouve les archives quand on les cherche” (in La Fabrique de l'Histoire, http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4548737).

Sous l'Empire ottoman

Vincent Lemire est l'auteur de Jérusalem 1900, la ville Sainte à l'âge des possibles (Armand Colin, 9 janvier 2013) et de La soif de Jérusalem. Selon lui, il y a un "trou énorme sur la Palestine de 1541 à 1900. On a pratiquement rien […]". Il est l'un des rares historiens à travailler directement à partir des archives très nombreux et sauvegardés de l'Empire ottoman. Il raconte une anecdote fin 1900, au moment où la population manquait d'eau potable. La distribution publique de l'eau se faisait au tribunal de la charia. Un enfant juif s'était présenté devant le gardien. Pour que celui-ci n'arrive pas en retard à l'école talmudique le gardien le faisait passer devant. Vincent Lemire met en évidence une "posture et des positionnements identitaires bien plus complexes et plus riches qu'aujourd'hui, avec une marge de transaction", des rapports "harmonieux" entre les communautés religieuses : "chaque communauté à droit au chapitre" (ibid., La Fabrique de l'Histoire). Il semble que face à l'interprétation de Vincent Lemire, Nathan Weinstock va lâcher prise en quelque sorte, et s'écarter un instant de sa ligne discursive hyper négative à l'encontre la communauté musulmane. Il dira en effet que les " justiciables juifs préféraient solliciter le tribunal de la charia plutôt que le tribunal juif. C'est donc qu'ils avaient confiance en ce tribunal qui statuait en équité." Il parlera également de la forte sécheresse en 1856 à l'occasion de laquelle le pacha de Jérusalem "[…]demanda à la communauté juive de prier elle aussi pour l'eau sur le site même du temple , sacré pour les musulmans. Il y avait une acceptation du fait que Jérusalem et le site du temple pouvaient avoir une valeur commune. Il y avait la reconnaissance que la prière des juifs peut avoir un sens, une efficacité. Et les inviter a prier sur le site du temple c'est accorder aux juifs une certaine autorité ou lien historique sur le site." Enfin il précisera que "[…] jusqu'en 1861, à la mort du Sultan on remettait les clefs de Jérusalem au grand rabbin Séfarade qui les restituait ensuite au sultan nommé" (ibid.,). Cet écart discursif n'est pas en conformité avec le postulat de la dhimmitude sur lequel s'appuie Histoire de chiens. Mais il prouve que Nathan Weinstock a bien conscience de la complexité et de la différence entre la théorie des lois et les pratique sociales et culturelles. Ce qui renforce l'idée présentée précédemment qu'il homogénéise, amalgame et fait des impasses volontairement. Ces faits énoncés vont à l'encontre de l'existence d'une "discrimination structurelle" mentale chez les arabo-musulmans incapables d'accepter l'autre sans le soumettre, incapable de considérer le juif autrement que comme un "chien". Chasser la réalité et elle revient au galop ! Vincent Lemire raconte l'histoire de la Tour de l'horloge de Jérusalem en 1907 que toutes les communautés ont participé à construire. Il s'agissait du "[…] premier monument sans attaches religieuses pour tous, sécularisé et partagé." Ce monument faisait 27 mètres de hauteur. Il était situé haut dans la ville et éclairée à la lumière luxe. A peine arrivés en 1917, les britannique la détruisirent parce qu'ils la voyaient comme “une verrue sur les murailles antiques de Jérusalem” alors que les murailles étaient ottomanes et pas antiques. C'était un symbole de l'espace public partagé par toutes les communautés. Ce fait est significatif de ce que les britanniques avaient une vision millénariste de Jérusalem et communautariste comme la politique mandataire le montrera. Autrement dit, on ne peut ignorer la responsabilité de la politique coloniale britannique sur les dissensions communautaires. A titre d'exemple citons les travaux hydrauliques opérés par les Britanniques à Jérusalem. Selon Vincent Lemire l'extension du réseau hydraulique privilégiait les quartiers occidentaux de la ville, à majorité juive, alimentant ainsi les tensions entre communautés (ibid., Jérusalem au fil de l'eau, résumé de Frédéric Grabert)

Le modèle andalou

Etant donné l'objectif déclaré ou officiel de l'ouvrage (éclairer le conflit en Palestine) et la période sur laquelle il se focalise (fin XIX°-XX° siècle), le modèle andalou qui s'est déroulé entre le IX° au XII° siècle dans l'Espagne mauresque, n' a pas nécessité à être abordé. Pourtant l'auteur ne pourra pas s'en empêcher, ce qui témoigne que son objectif réel ou officieux dépasse le cadre strict du conflit israélo-palestinien. Car le modèle andalou est le contre exemple de la dimmitude par excellence. Nathan Weinstock effleurera le sujet à défaut de s'y attarder, ou -devrais-je dire- de peur de s'y attarder. Selon lui, cette période est "souvent abusivement" évoquée, et son évocation cache la réalité de la situation humiliante des dhimmis (ibid.,p. 24-25). Il fuit plus le sujet qu'il ne l'aborde mais ne peut l'ignorer totalement au risque de faire douter le lecteur de la pertinence de la dhimmitude. Car l'objectif réel est celui-ci : peindre une image négative des arabo-musulmans, de tout temps. Dans l'Andalousie de l'époque, nombreux sont les non-musulmans ayant accédé à des fonctions suprêmes (vizirs, secrétaires d’État, médecins personnels des califes, etc.) Les preuves historiques convaincantes témoignant du savoir vivre des musulmans avec les minorités religieuses et l'altérité sont nombreuses. Je ferai peut être un article sur cette période de l'histoire musulmane en Occident. En attendant, je me contenterai simplement de vous référer aux deux auteurs cités par Makram (ibid.,p.34 et 38) : Louis Cheïkho, Les vizirs et secrétaires arabes chrétiens en islam, 622-1517 ; Haim Zafrani, (https://sites.google.com/site/lalettresepharade/home/la-revue-par-numero/numero-18/juifs-d-andalousie-et-du-maghreb---haiem-zafrani).

Conclusion

Avant de conclure je voulais tout d'abord vous rassurer : Nathan Weinstock n'est pas un "historien professionnel". Il l'avoue lui-même dans l'émission Maison d'Etude (http://www.franceculture.fr/emission-maison-d-etudes-maison-d-etude-2013-03-24).

Il y a encore quelques points abordés par Nathan Weinstock dont j'aimerais vous faire partager mes critiques : il n'y aurait pas eu de "colonisation" de la Palestine ; les réfugiés palestiniens ne sont pas vraiment des réfugiés ; les juifs du Yishouv ont été colonisés de l'intérieur. Je le ferai probablement dans un article à part tant je considère qu'il n'y a aucun rapport avec la dhimmitude. Et puis il me faut rendre ce livre à la bibliothèque car je ne saurai l'acheter : ce serait faire trop d'honneur à cet islamophobe et donner du crédit à son discours. Il a suffisamment la parole en radio.

L'objectif déclaré de l'essai Histoire de chiens est "de retracer l'incidence" de la dhimmitude, "cette discrimination structurelle" sur "la genèse et la perpétuation du conflit du Proche-Orient" (ibid.,p.13). En réalité l'auteur s'applique plutôt à utiliser le conflit israélo-palestinien pour véhiculer l'idée de l'existence de cette "discrimination structurelle" anti-judaïque chez les arabo-musulmans. Pour le dire autrement : il s'exerce à ajouter de l'eau au moulin de Bat Yé'or. Ainsi semble-t-il faire partie des "ultra-pro-israéliens" (p.18, Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Lafont, 2003), tel que Taguieff (voire son livre consacré à la "judéophobie"), qui font la confusion entre antisionisme et antisémitisme. Car le but de ce type de propagande est bien de permettre à l'Etat d'Israël d'échapper à la critique en assimilant à de l'antisémitisme toute critique et opposition à la politique d'Israël et au sionisme. Vous ne trouverez aucune critique du mouvement sioniste et/ou de l'Etat sioniste dans son essai. Toutes les critiques sont dirigées exclusivement envers les palestiniens musulmans. A l'exception d'une : il critique le mépris des juifs askénazes (d'Occident) envers les sépharades (d'Orient). Ce mépris en cache un autre bien plus intense : celui de certains juifs venus d'Occident ou/et occidentalisés envers les arabes et les musulmans. Peut-être que Nathan Weinstock nous pondra un essai sur les incidences de ce racisme ou islamophobie sur le conflit israélo-palestinien ! Il risquerait alors de se faire accuser d'anti-juif ou de soutenir l'islamisme. On dira qu'il est victime de la haine de soi. Aujourd'hui il est plus aisé d'être islamophobe qu'antijudaïque. Récemment après la résolution contre l’islamophobie proposée par six sénateurs belges, nous avons assisté à l'expression du refus, chez une partie de la communauté juive (CRIF, CCLJ), de la reconnaissance de l'existence de l'islamophobie. L'UDJP (l'Union des Juifs pour la Paix), elle, reconnaît l'islamophobie. Monsieur Nathan Weinstock, êtes-vous certain et de bonne foi lorsque vous affirmez que le "véritable ressort du rejet d'Israël" "[…] est bien la dhimmitude" ? (ibid.,p. 13)

Dans l'avant-propos l'auteur dénonce "l'injure-choc ("sionisme = apartheid"; "Sharon = Hitler"). Il reprend ainsi les propos de Pierre-André Taguieff soutenant qu'il existe une propagande basée sur des amalgames : "Juifs = sionistes (= Israéliens) ; sionisme = colonialisme et racisme ; Sharon = Hitler; Israéliens = nazis ("Les nouveaux visages de l'antisémitisme", Le figaro, 8 octobre 2002). Quand vous fermerez le livre soyez assuré que "l'injure choc" du début aura accouché d'une autre "injure-choc" : musulman = nazisme = antijudaïsme. A la diabolisation du sionisme il oppose la diabolisation de l'islam. C'est la loi du talion. Nous sommes dans une guerre des récits. Nathan Weinstock serait-il "l'idiot utile" des "ultra-pro-israéliens" ?