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Nathan Weinstock et le "Grand Mufti de Jérusalem"

, 15:07pm

Publié par Lokidor

J'ai découvert Nathan Weinstock le 24/03/13 lors de l'émission sur France Culture : Maison d'Etude (http://www.franceculture.fr/emission-maison-d-etudes-maison-d-etude-2013-03-24) J'étais offusqué d'entendre son discours devant un animateur dont j'aurai bien voulu prendre la place afin de lui poser certaines questions. J'entrepris par la suite des recherches bibliographiques et radiophoniques pour faire connaissance avec le personnage. Je n'ai malheureusement pas trouvé d'historiens qui se seraient penchés sur le travail pseudo historique de Nathan Weinstock. J'ai donc pris mon bâton de pèlerin citoyen et en toute modestie me suis engagé sur le terrain de la déconstruction discursive de l'auteur.

Nathan Weinstock un "idiot utile" ?

Pour un lecteur non averti la lecture d'Histoire de chiens de Nathan Weinstock (Mille et une nuits, 2004) dégage un parfum de mépris vis-à-vis des arabo-musulmans dont ceux de Palestine. Ces derniers sont présentés comme fondamentalement anti-judaïques et plus largement incapables d'accepter l'altérité. L'auteur rattache cette idéologie du rejet à la tradition de la dhimmitude en Islam. Il définit la dhimmitude comme une tradition millénaire qui confère aux minorités religieuses, et particulièrement aux juifs, le statut de dhimmis. C'est à dire une position d'infériorité qui soumet la "caste" "[…] au bon vouloir de la majorité musulmane dominante." (Ibid., p.13) Ce serait la non acceptation égalitaire des minorités, et particulièrement des Juifs, chez les musulmans de tout temps qui constituerait l'obstacle principal à la résolution du conflit israélo-palestinien. A aucun moment dans le livre je ne lis de critiques du mouvement sioniste et la reconnaissance du caractère de victimes chez les palestiniens. Il en est de même dans l'interview à Radio J le 5 mai 2012, à l'occasion de la sortie de Terre Promise, trop promise : Genèse du conflit israélo-palestinien, 1882-1948, (Nathan Weinstock, éditions Odile Jacob, 2011). Un montage vidéo de cet entretien est disponible sur le site d'Europe Israël (http://www.europe-israel.org/2012/06/video-lhistoire-du-peuple-palestinien). Le montage s'intitule "Interview d'un juif antisioniste sur l'histoire du peuple palestinien". Le titre révèle l'utilisation idéologique pro-sioniste qui peut être faite du travail de Nathan Weinstock. En effet au début des années soixante-dix Nathan Weinstock se fit connaître avec le livre Le sionisme contre Israël (Paris, François Maspero, 1969), une œuvre qu'il dénonce aujourd'hui comme doctrinale, sectariste et non objective, avec des conclusions "simplistes et abusives." Il considère avoir été "l'idiot utile" tant son livre fut instrumentalisé par les antisémites de l'extrême gauche qui se cachaient "derrière le paravent de l'antisionisme." (p.19O, Histoire de chiens) Tout au long de son essai Histoire de chiens, l''auteur semble d'ailleurs ne pas envisager d'antisionisme sans fond antisémite. Durant sa période antisioniste, sa judéité aurait permis, dit-il, aux antisémites d'être lavés de tout soupçon. Plus de quarante ans plus tard, l'auteur est utilisé par ses ennemis d'avant, pro-sionistes, et ne s'en plaint pas. Cette fois-ci, la judéité de la personne le rendant suspect d'être plus partisan qu'objectif, c'est son passé antisioniste qui prend le relais pour faire contrepoids. Le titre de l'interview à Radio J est révélateur de l'intérêt de ce passé militant de l'auteur, puisqu'il fait un anachronisme en laissant croire que Nathan Weinstock serait toujours antisioniste. L'idée ainsi diffusée peut être résumée comme suit : si un antisioniste critique son propre camps, se tirant une balle dans le pieds, c'est que la vérité saute aux yeux et que lui même ne peut échapper à la non pertinence de son combat. Nathan Weinstock serait-il toujours un "idiot utile" ayant simplement retourné sa veste ? Disons simplement qu'il est utile à la propagande sioniste. Il est difficile de croire qu'il n'ait pas conscience de l'utilisation idéologique de ses écrits. Ce qu'il y a de plus choquant dans l'échange radiophonique est qu'à la fin l'interviewer conseille vivement aux auditeurs d'offrir ce livre à leurs enfants : un livre qui décrit les arabes musulmans comme confessionnellement antijuifs et violents.

Nous n'aborderons pas dans ce premier article la notion de dhimmitude. Nous focaliserons notre attention sur le cas d'Amin al-Husseini, le "grand Mufti de Palestine". Il sert de porte drapeau ou de faire-valoir d'un antijudaïsme qui serait selon l'auteur inhérent aux arabes musulmans. La propagande sioniste aime à rappeler la collaboration du Mufti avec l'Allemagne et l'Italie fascistes, et à extrapoler son rapprochement idéologique à tout le monde musulman. Je vais m'appliquer à présenter des données factuelles que l'auteur a laissé dans l'ombre, afin de relativiser la portée de cet engagement et l'illégitimité de son extrapolation. Dans l'interview sur Radio J l'animateur posera la question suivante : "On arrive à cette histoire qu'on connait tous du Mufti de Jérusalem qui pendant la deuxième guerre mondiale est parti à Berlin. Il a vécu à Berlin. Il a été financé par le régime nazi. Est-ce qu'il avait la légitimité pour être Mufti ? Est-ce qu'un mufti à Jérusalem ça existait avant lui ?” Nous allons étudier dans un premier temps ce que répond l'auteur et ce qu'il ne dit pas.

Le Mufti de Jérusalem : tradition, légitimité et représentativité

Religion, antijudaïsme et dhimmitude

Tout d'abord notons un abus de langage de Nathan Weinstock dans l'entretien. Il aborde l'événement des heurts de 1920 à Jérusalem qu'il appelle "pogrom". Selon lui il semble que le "Mufti" ait été "le principal à exciter la foule" au cri de "les juifs sont nos chiens". Cette participation est néanmoins discutée, reconnaît-il. D'ailleurs Rashid Khalidi parle de "participation présumée" aux heurts. Nathan Weinstock fait une erreur en désignant le Amin al-Husseini de l'époque de "Mufti". En effet, la nomination de ce leader nationaliste (à l'époque) sera postérieure. Ceci peut être considéré comme une erreur involontaire puisque après il aborde la nomination effective du Mufti. Seulement, accoler la violence faite à des juifs au statut de Mufti, c'est lui donner d'emblée une assise religieuse. D'autant plus que la responsabilité effective n'est pas certaine, et qu'Amin al-Husseini, comme nous le rappellerons, n'avait pas bénéficié de formation religieuse. Notons également la phrase attribuée à Amin al-Husseini, "les juifs sont nos chiens", qui ferait référence à la période du dix neuvième siècle où les chrétiens et les juifs étaient traités de "chiens". Lorsqu'un musulman en rencontrait un, il lui disait "chiens mets toi à ma gauche", la droite étant le côté noble (Radio j, 12:50). Ainsi Amin al-Husseini serait il un type idéal représentatif d'une tradition de rejet qui est le fil conducteur de l'analyse historique de Nathan Weinstock dans Histoire de chiens. C'est comme si l'auteur observait l'histoire du conflit israélo-palestinien avec des lunettes spécialisées dans la recherche de la haine antijuive. Dans ces conditions on imagine très bien l'intérêt du personnage Amin al-Husseini dans la démarche historique. En fait le Mufti est présenté comme l'incarnation du principe de dhimmitude que nous analyserons dans le prochain article.

Un homme condamné par les Britanniques

Suite aux événements de 1920, Amin al-Husseini sera poursuivi et s'échappera en Transjordanie. ( Radio J à partir de 12:31) Nathan Weinstock ne précisera pas qu'Amin al-Husseini n'avait pas seulement été exclu de Palestine mais avait été également condamné par contumace à "dix ans de prison". (p.116, Palestine, Rashid Khalidi, 2007, Actes Sud) Notons aussi qu'avant d'être Mufti, Amin al-Husseini avait combattu contre les britanniques en tant qu'officier dans l'armée ottoman pendant la première guerre. Ce point est abordé dans l'interview et à cette occasion l'auteur parle à juste titre d'Amin al-Husseini et non du Mufti.

Herbert Samuel

Dans Histoire de chiens, l'auteur précise que l'attribution de la fonction de Grand Mufti de Jérusalem avait été confié à Amin al-Husseini par le Haut -commissaire Herbert Samuel, "chef de l'administration civile désigné par Londres". (p.129) Mais il passe sous silence que Herbert Samuel était un sioniste convaincu (non dit également dans l'interview). C'est qu'il doit considérer cette information comme non déterminante. Herbert Samuel fut pourtant l'un des artisans de la déclaration de Balfour de 1917. Pour rappelle, la déclaration de Balfour annonçait explicitement le soutien de la Grande Bretagne au projet sioniste de création d'un Etat Juif en Palestine, ceci avant le mandat confié aux britanniques par la Société des Nations (SDN).

Un titre inventé par les britanniques

Amin al-Husseini faisait parti d'une grande famille de la noblesse de Jérusalem qui avait donné plusieurs Mufti de Jérusalem sous l'Empire ottoman. Donc, le titre de Mufti de Jérusalem existait-il avant lui ? En apparence seulement, car le nouveau statut est différent. Le nom lui même est nouveau : on parle de "Grand Mufti de Jérusalem". "Grand" parce que la nouveauté réside dans le fait que pour la première fois le Mufti de Jérusalem devient en fait le Mufti de la Palestine. Selon Rashid Khalidi, ce titre est une invention britannique en rupture avec la tradition sous l’Empire ottoman dans le mode d'élection mais aussi concernant les pouvoirs qui lui sont remis. Désormais il a le pouvoir sur les muftis en fonction dans les principales villes palestiniennes (p.115, Palestine). Il sera également nommé à la tête du conseil supérieur islamique. Cette situation est inédite dans la jurisprudence islamique. Le mode d'élection du Mufti change également : les britanniques ont choisi Amin al-Husseini contre l'avis des chefs islamiques de Jérusalem, consultés habituellement à l'époque ottomane. (Ibid., p.116 Palestine) Selon R. Khalidi et Nathan Weinstock, Amin al-Husseini était en quatrième position. Nathan Weinstock ajoute que les anglais avaient fait pression sur le troisième candidat pour qu'il se désiste (vidéo 13:30 à 13:50). L'élection était donc truquée et comme le souligne l'auteur, Amin al-Husseini n'avait pas les qualifications pour être Mufti.

Légalité et illégitimité

A ce stade du développement, Nathan Weinstock a donc répondu à la question de l'animateur de Radio J : un Mufti de ce type à Jérusalem ça n'existait pas et il n'avait pas la légitimité de son statut : il n'était que dans la légalité eut égard au fonctionnement autoritaire du mandataire britannique. "La légalité n'est jamais qu'un fait". (p.225, Choisir le mot juste, Patrick Dupouey, 2006) Mais la tradition n'ayant pas été respectée, la nomination est illégitime. C'est à dire non conforme à la morale du lieu et de l'époque. De plus, d'un point de vue de la démocratie occidentale, la non représentativité démocratique du Mufti le rend également illégitime. Sous l'Empire ottoman je ne sais pas si le mode d'élection du Mufti était représentatif de la volonté des croyants, donc légitime. Nathan Weinstock, tout en reconnaissant que l'élection avait été truquée et les contours du statut de Mufti modifiés, ne tire pas les conséquences concernant : la non représentativité du Mufti auprès des Palestiniens d'un point de vue de la démocratie occidentale (référence à la Grande Bretagne); la non légitimité de ce dernier du point de vue de la modification des règles traditionnelles et des pouvoirs attribués. Tout se passe comme si il utilisait l'histoire du Mufti comme représentative et symptomatique de l'antijudaïsme arabo-musulman. La preuve étant qu'il ne précisera jamais la complexité et la diversité des positionnements arabo-musulmans face à l'antijudaïsme et au nazisme. Nous verrons même qu'il ne tiendra pas compte du faible écho de la parole d'Amin al-Husseini dans la population arabe. Connaissant le passé d'Amin al-Husseini, son élection truquée et l'engagement britannique au côté du mouvement sioniste, on peut se questionner sur la stratégie mise en place dans cette élection par le mandataire britannique.

Quelle stratégie se cachait derrière la nomination d'Amin al-Husseini ?

Concernant l'objectif de la nomination d'Amin al-Husseini, Nathan Weinstock se contentera de dire qu'il s'agissait "d'assurer une présence britannique qui se déroule dans le calme et sans trop de frictions" (vidéo 13:10) ou de "prévenir les violences". (p.129 Histoire de chiens). En effet, laisser la représentation religieuse dominer permettait d'étouffer les revendications nationalistes des palestiniens et de calmer le peuple : la religion peut être utilisée comme opium du peuple. On faisait miroiter à Amin al-Husseini le prestige, les moyens financiers et l'importance ayant trait à sa nomination. On a ainsi pu calmer ses élans nationalistes pendant un certain temps. Mais l'auteur ne rentrera pas davantage dans la stratégie du mandataire dont l'esprit est de diviser pour mieux régner.

Les britanniques choisirent Amin al-Husseini parce qu'ils connaissaient très bien les rivalités de pouvoir entre les grandes familles notables palestiniennes auxquelles il appartenait. La famille Husseini elle même était divisée de l'intérieur. Ainsi, les notables et leaders potentiels s'entre déchiraient, manipulés par le mandataire.

Lorsque le mandat sera effectif, le Grande Bretagne fera tout pour rester fidèle à la déclaration de Balfour, favorisant l'émergence progressive des institutions proto-étatique du futur Etat d'Israël, mais s'opposant à toute initiative nationaliste palestinienne et bloquant toute possibilité de représentation internationale de la Palestine. Il était donc dans l'intérêt du mandataire de favoriser les représentations religieuses chez les non juifs au détriment de la dimension nationaliste qui pourrait déboucher sur la revendication d'un Etat Palestinien. Pendant ce temps, le nationalisme juif avait toute liberté d'expression.

Difficile de construire un Etat palestinien

Dans ces conditions, difficile de construire un Etat palestinien et le champ était libre pour la construction d'un Etat juif. Dans son livre Nathan Weinstock ose interpréter le retard pris dans la réalisation d'un Etat palestinien comme étant uniquement dû aux palestiniens eux même, soit à la naissance tardive d'un sentiment national, soit à leur incapacité inhérente. Il ne dénoncera pas les mesures britanniques et sionistes consistant à freiner ces revendications et leurs matérialisation. C'est un point qu'il semble vouloir chasser de son esprit comme j'ai pu m'en rendre compte à l'écoute de l'émission Répliques du 10/03/2012 animée par Alain Finkielkraut (http://www.franceculture.fr/emission-repliques-aux-origines-du-conflit-israelo-palestinien-2012-03-10) dont les invités étaient Henry Laurens et Nathan Weinstock. Le premier est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'Histoire contemporaine du monde arabe. Le second est présenté comme "historien". Au cours de l'émission, Henry Laurens devra rappeler à Nathan Weinstock "[…] que la classe politique palestinienne était pratiquement détruite en 1948 à cause de la répression britannique de la décennie précédente et la difficulté d'avoir tout simplement des institutions arabes représentatives dans un système qui était complétement bloqué par les britanniques depuis 1937". Je cite la question significative que Nathan Weinstock pose à Henry Laurens : "Mais y a autre chose qui m'intrigue […] comment se fait-il qu'il n'y a pas eu de déclaration d'un gouvernement arabe palestinien en 48 en même temps que l'indépendance d'Israël ? […] Comment se fait-il qu'on n'ait pas créé un parlement palestinien, un gouvernement palestinien provisoire ? On n’a rien fait pour mettre en place le future Etat qu'on disait réclamer comme l'ont fait précisément les israéliens plusieurs mois auparavant." Il est difficilement compréhensible que celui qu'on présente comme "historien" se pose encore ce type d'interrogation et ne connaisse pas les travaux de ses collègues à ce sujet. Mais surtout qu'il semble ignorer la politique du mandataire britannique et ses répercussions sur l'émergence d'un Etat palestinien. Plus qu'une interrogation, ses propos sont un message : incapacité inhérente aux palestiniens, "terrible faille". Je cite la réponse de Henry Laurens : " Rappelez vous de ce que je vous ai dit. […] L’Etat arabe, lui, naissait à partir de zéro parce que les embryons d'institution arabe, qui avaient pu exister sous le mandat, avaient été anéantis par les britanniques. Vous ne comprenez pas la situation des palestiniens si vous ne voyez pas le poids de la répression des années 1936-1940 : des milliers de morts, des milliers d'exilés, des milliers de personnes arrêtées, toutes les institutions pratiquement supprimées, etc." Il est fort à parier que Nathan Weinstock oubliera rapidement la réponse de Henry Laurens et reposera ce type de question introduit par des : "comment se fait-il ? " ; "je ne comprends pas" ; "pourquoi ? C’est ce que je me demande" ; "ce qui m'intrigue" etc.

La collaboration du Mufti avec les forces de l'Axe

Puis vint le moment où le Mufti ne pouvait plus contenir le peuple et se voyait accusé de collaboration avec les colonisateurs et les sionistes. Il pris alors ouvertement ses distances et dût fuir la Palestine pour joindre le Liban, puis l'Irak où il soutint le nouveau gouvernement pronazi, puis l'Europe (Allemagne et Italie fascistes). Le Mufti était non seulement illégitime mais également illégale aux yeux des britanniques. C'est pourtant cette partie de sa vie qui sera vivement dénoncée et mise en exergue par le courant sioniste contre ses ennemis palestiniens. Les forces de l'Axe ont sans aucun doute tenté de se servir du Mufti pour rallier les Arabes à leur cause. Et le Mufti a sans doute lui-même rallié les forces de l'Axe pour deux raisons : son antisémitisme certes, mais aussi parce que l'Axe était l'ennemi de la Grande Bretagne. C'est lui même qui dira : "l'ennemi de ton ennemi est ton ami". (Discours du 4 octobre 1944 devant les imams-aumôniers de la division bosniaque SS) Notons que pour Hitler les Arabes dont il parle au travers de l'exemple des Maures (habitants arabes et berbères d'Espagne), font partis des races inférieures. Hitler méprisait également les peuples colonisés. Le Mufti n'avait pas transmis cet aspect pourtant essentiel au peuple palestinien. (G. Achcar, Ibid., p.219-221)

La realpolitik de Ben Gourion

Contrairement au Mufti, l'Allemagne nazie était pro-sioniste. Le mouvement sioniste avait collaboré avec elle pour organiser l'immigration vers La Palestine. Une immigration illégale à cette époque puisque la Grande Bretagne, sous la pression des Arabes et des révoltes palestiniennes, s'était engagé à la limiter à "75 000 unités pour les cinq années à venir, sous réserve que la capacité d'absorption économique du pays le permette." (p.142, Nathan Weinstock, Histoire de chiens, 2004) Cette décision figure dans le Livre blanc britannique du 17 mai 1939. Nathan Weinstock ne parle pas de la collaboration sioniste avec l'Allemagne nazie. C'est que l'objectif prioritaire de la collaboration n'était pas le sauvetage de vies humaines mais la création d'un Etat juif. En effet, Ben Gourion avait clairement affiché que sa priorité n'était pas humaniste. Ainsi, au lendemain des pogroms de la "nuit de cristal" du 9 novembre 1938, craignait-il que "la conscience humaine" puisse encourager divers pays à accueillir des réfugiés juifs d'Allemagne. Il dit alors : "Le sionisme est en danger !" (p. 28, Tom Segev, The seventh Million, 2000) La realpolitik n'est pas humaniste. Le mouvement sioniste exprima donc sa préférence stratégique : la fermeture des frontières des Alliés afin de diriger les victimes vers Israël. A la conférence internationale, réunie à Evian en juillet 1938, qui se pencha sur le sort des réfugiés juifs d'Allemagne et d'Autriche, sur trente deux pays représentés, seule la République dominicaine proposa de larges zones de colonisation agricole à disposition des réfugiés. (p.1 en anglais sur http://www.yadvashem.org/odot_pdf/Microsoft%20Word%20-%206305.pdf) Certainement que cette fermeture à l'immigration juive reposait aussi sur un fond d'antijudaïsme. Jacques R.Pauwels montre bien l'antijudaïsme américain ainsi que ses affinités avec l'Allemagne nazie dans son livre Le mythe de la bonne Guerre. (Collection Epo, décembre 2008) Même si la complicité d'Amin al-Husseini au nazisme est incontestable, contrairement à G.Achcar je ne puis écarter dans sa démarche toute "opportunité politique" ou "alliance de convenance". (G.Achcar p.200 et 201) En effet, je ne vois pas ce qui permet d'affirmer qu'il n'y aurait eu qu'une cause unique et suffisante pour expliquer le comportement d'Amin al-Husseini. L'"alliance de convenance" et la "complicité" ne sont pas incompatibles. L'une est plus moralement condamnable que l'autre. La collaboration sioniste avec l'Allemagne nazie semble correspondre à une "alliance de convenance". Tout comme la "complicité" d'Amin al-Husseini, elle est moralement condamnable dans la mesure où le choix est fait d'un sacrifice humain pour atteindre un objectif. Selon moi : la fin ne justifie pas les moyens. On peut s'étonner que Nathan Weinstock ne considère pas cette dimension politique d'Amin al-Husseini qui aurait placé au dessus de toute autre considération, la création d'un Etat palestinien, quitte à pactiser avec le diable. Ben Gourion et Amin al-Husseini ont donc peut être en commun la realpolitik. Une politique qui ne considère pas la vie humaine comme la grande priorité, une politique qui sait faire l'impasse sur la morale et l'éthique. J'exècre la realpolitik et la géostratégie. Elles sont sources de grands malheurs.

Le faible écho du Mufti

Ainsi le Mufti devint-il "[…] le collaborateur arabe et musulman par excellence des deux puissances fascistes". (p.231, Achcar, Les Arabes et la Shoah, Actes Sud, 2009) "Il concourut intensivement à la propagande radiodiffusée des deux régimes fascistes en direction du monde arabe."(Ibid., p.231) Mais l'Histoire montre que ce fut un échec, preuve si il en est du faible écho des appels du Mufti dans le monde arabe. Même si on fit appel à lui pour mettre sur pied des unités arabes pour combattre auprès des force de l'Axe, la portée du projet fut extrêmement limitée : l'unité arabe de la Wehrmacht ne comptait que 130 hommes en mai 1942, à un moment où le Reich pouvait encore paraître comme vainqueur probable. (Ibid., p.232) Gilbert Achcar cite Lucasz Hirszowicz (p.308, The Third Reich and the Arab East ) qui donne quelques détails chiffrés concernant la Légion arabe d'Italie : sur les 250 prisonniers de guerre capturés parmi les 9 000 palestiniens servant dans les troupes britanniques, "[…] seulement dix-huit acceptèrent de servir dans la Légion et il en resta plus que huit au final."

Nathan Weinstock parlera des unités bosniaques de la Waffen-SS auprès desquelles Amin al-Husseini fut photographié. Sur ce point également, il faut entrer dans les détails. Gilbert Achcar cite le témoignage de Stephen Schartz. ("The Jews, the Serbs, and the Truth", Front PageMagazine.com, 21 mars 2005) Ce dernier raconte que les combattants pensaient s'être enrôlés dans une espèce d'équivalent de gendarmerie bosniaque sous l'Empire des Hasbourg. C'est en France où ils furent envoyés pour combattre qu'ils réalisèrent la réalité de ce qu'on leur demandait. Ils se mutinèrent contre leurs officiers nazis et tentèrent de rejoindre les partisans français, seul cas connu de rébellion dans la Waffen-SS. "En 1944, la plupart d'entre eux avaient rejoint les partisans yougoslaves. En outre, les chefs religieux bosniaques émirent trois déclarations dénonçant publiquement les mesures antijuives et antiserbes des collaborateurs croates avec le nazisme : les déclarations de Sarajevo d'octobre 1941, de Mostar en 1941 et de Banja Lukas, le 12 novembre 1941".

A l'opposé, du côté de l'engagement d'Arabes et de Berbères auprès des Alliés, je citerai l'exemple traité par Belkacem Recham à propos de l'ensemble de l'armée française. (http://ens-web3.ens-lsh.fr/colloques/france-algerie/communication.php3?id_article=262) D'après les chiffres communiqués par le SHAT (service historique de l'armée de terre), sur un total de 97 715 tués et blessés, 11 193 tués et 39 645 blessés sont musulmans, soit une proportion de 52%.

Enfin citons pour preuve du faible écho du Mufti auprès de la population musulmane le cas de Mohamed V pendant le gouvernement de Vichy, alors que le Maroc était sous protectorat français. Mohamed V refusa "de livrer les sujets juifs aux autorités de l’Occupation, à un moment où sévissaient les lois anti-juives dictées par le nazisme." Selon Makram Abbes, "Si les rapports entre musulmans et non-musulmans étaient fondés sur la haine et l’inimitié […] l’on voit mal comment ce souverain, malgré sa situation difficile en tant que représentant d’un pouvoir soumis à une puissance protectrice, n’aurait pas saisi cette occasion afin d’épurer sa société des autres groupes religieux avec la complicité de la puissance protectrice". (note de bas de page n°51 in Makram Abbes dans La question de la tolérance en Occident et en islam à travers le livre de Yves-Charles Zarka et Cynthia Fleury : Difficile tolérance. in http://asterion.revues.org/438#ftn51) Pour les curieux, cet épisode historique est relaté par H. Zafrani, Les juifs d’Andalousie et du Maghreb, Paris, Maisonneuve et Larose, 1996, p. 402-404 ; et C.-A. Julien, Le Maroc face aux impérialismes, Paris, Jaguar, 1978, p. 189.

Et aux sceptiques qui ne verraient dans ce geste qu'un geste individuel en contradiction avec la tradition du Maroc, je me permet de vous citer Abraham Serfaty : “La religion fait partie intégrante de notre pays. […] Nous sommes un pays imprégné de religiosité que ce soit Islam ou judaïsme et d'accueil du Christianisme. Et en même temps nous sommes un pays qui transcende dans son histoire les barrières religieuses : l'amitié entre musulmans et juifs dans les siècles qui ont passé, dans les campagnes, le respect des marabouts musulmans et juifs par les deux communautés. Ça fait partie de l'histoire de notre pays. Donc on ne peut pas dire que le fanatisme soit partie du paysage marocain". (http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-portraits-24-%C2%AB-la-memoire-de-l-autre-portrait-d-abraham-serfaty-%C2%BB-2013-04-30)

La guerre des récits. Histoire ou propagande ?

Dans son étude Les Arabes et la Shoah, Gilbert Achcar met en évidence la complexité et la diversité politique et idéologique du monde arabo-musulman, dans ses réactions à "l'antisémitisme" et au nazisme. Il distingue ainsi quatre mouvements principaux : les occidentalistes libéraux; les marxistes; les nationalistes ; et les panislamistes réactionnaires et intégristes. Il démontre que parmi les Arabes la très grande majorité (libéraux, nationalistes progressifs, marxistes) s'interdisaient "[…] de se lier à l'Allemagne hitlérienne […]" et "[…] considéraient la Grande Bretagne comme le moindre mal." (Ibid., p.200)

Nationalistes et les panislamistes

Une partie des nationalistes et les panislamistes "[…] firent l'apologie des Etats fascistes […]". C'est le cas par exemple d'Amin al-Husseini, mais aussi de Rachid Rida auprès duquel il étudia deux ans au Caire vers 1912. Tous deux appartiennent au panislamisme intégriste et réactionnaire dont l'ennemi est "exclusivement" le Juifs. (ibid., p.201) On peut y adjoindre Izz-ul-din al-Qassam wahhabite cité par Nathan Weinstock dans l'entretien, précurseur des "djihadistes" d'aujourd'hui avec la consécration suprême du martyr (ibid., p.216, G. Achcar) ; le salafiste Kâmil al-Qassâb, ami de Rachid Rida. Le royaume saoudien est le bastion de ce courant intégriste, qui lorsqu'il sentit la Grande Bretagne affaiblie, entreprit d'établir des liens avec Rome et Berlin, reconnaissant au passage l'annexion italienne de l'Ethiopie, et négociant des contrats d'armement avec les deux pays, tout en faisant en sorte que cela ne se sache pas trop. (p.42, Hamid Enayat, Modern islamic Political Thought, cité par G. Achcar Ibid., p. 202). Pour cautionner sa thèse rien de plus facile à Nathan Weinstock que de se focaliser sur les islamistes et les représentations politico-religieuses qui leur sont propres. Mais ce faisant, il contribue à voiler les réalités sociales et politiques de l'époque.

"Si on cherche on trouve"

Selon Henry Laurens, si Amin al-Husseini était au courant de l'holocauste il n'en était pas "un engrenage". Il pense également que "le rôle du Mufti éclipse le fait de l'extraordinaire isolement politique dans lequel se trouvent les palestiniens en 1948". (ibid., Réplique) Contrairement à lui, l'approche historique de Nathan Weinstock est simpliste, réductrice et manichéenne. Elle laisse dans l'ombre des données que pourtant beaucoup d'historiens ont étudiées. L'histoire ne se résume pas à une énumération de faits choisis par conviction ou idéologie, et à partir de laquelle on peut extrapoler sans argumentations valables à toute une population. "Si on cherche on trouve" dit Nathan Weinstock dans l'interview (minutes 2:8 de la vidéo) Il semble qu'il n'ait pas bien cherché. Il s'agit davantage dune guerre des récits à laquelle se mêle l'auteur qu'un travail historique digne de ce nom. Et ce n'est pas uniquement l'utilisation qu'il fait du personnage Amin al-Husseini qui me fait dire cela, mais également d'autres points que j'approfondirai prochainement tel que son approche de la notion de dhimmitude en Islam. Il me semble donc que l'on peut le situer parmi les auteurs ayant des "interprétations caricaturales d'une certaine propagande pro-israélienne qui cherche à faire croire que les arabes ont soutenu en bloc le nazisme et qu'ils sont antisémites par vocation religieuse." (ibid., G. Achcar voire le résumé au dos du livre)

Nathan Weinstock et le "Grand Mufti de Jérusalem"