Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Vous avez dit laïcité ? Partie 1

, 15:04pm

Publié par Lokidor

Le film "Vous avez dit Laîcité?" a été diffusé sur Public Sénat en Mars et Avril 2013. Première diffusion 18 Mars 2013. Le 23 Mars la diffusion fut suivie d'un débat auquel la réalisatrice participe.

L'Etat hypocrite : une discrimination non officielle

Tout commence par un sketch.

C'est Madame l'institutrice, alias Joséphine, qui n'arrête pas de se plaindre de tout ce qui ne lui plaît pas. Aujourd'hui, elle veut se plaindre des "microbes" que sont les clochards, les SDF et les Roms ! Hier, elle se plaignait des prières musulmanes dans la rue. Quand elle n'est pas contente, elle décroche son téléphone et fait le douze, le douze...

Monsieur Crite au bout du fil écoute ses plaintes et pour la satisfaire fait voter des lois, parfois spécifiques, parfois plus générales.

Et chaque jour c'est pareil : pour ceci ou pour cela qui la dérange dans son quotidien elle appelle Monsieur Crit.

Et puis un jour :

- Monsieur Crit c'est Joséphine ! Au travail, j'aime pas la présence de certaines mères lors des sorties scolaires.

- Pourquoi ?

- Parce qu'elles portent des foulards !

- Ok, on va voter une Loi

- Attendez ! Le souci c'est que j'ai ma sœur Monique qui porte un fichu à l'ancienne et qui accompagne aussi !

Allons Madame Joséphine, on ne peut pas créer une Loi pour tout et tout le temps. On nous observe, on nous critique même ! Ce que je vous propose comme solution, c'est que vous, les instituteurs, vous preniez les décisions vous mêmes : lorsque vous voulez exclure des mamans, vous dites qu'elles sont "des agents du service public"; et lorsque vous voulez les conserver alors dites que ce sont de simples "mères accompagnatrices" . Ainsi vous cesserez de m'appeler tout le temps. Et depuis qu'on se connaît, Joséphine, faites au moins l'effort de m'appeler par mon prénom !

- D'accord ! Parfait ! Merci Hypo !"

 

J'espère que vous avez pris le temps de regarder le documentaire proposé en vidéo. Nous apprenons que d'après la circulaire du 18 mai 2004 du ministère de l'Education, les parents d’élèves ne sont pas concernés par la loi sur les signes religieux. Ainsi, légalement, une mère portant un foulard parce que musulmane ne devrait pas être inquiétée lorsqu'elle participe en tant qu'accompagnatrice aux sorties des enfants. Suite aux contestations de professeurs et/ou de parents d'élèves, l'Etat au travers de son service juridique et sur les conseils du HCI (Haut Conseil à l’Intégration) a trouvé une manière de contourner la loi sans la changer : jouer sur les appellations. Désormais, les mères accompagnatrices en sorties scolaires peuvent être appelées "agents du service public" ou "travailleurs occasionnels de service public". Ce nouveau classement des mères accompagnatrices permet de les situer au même niveau que les instituteurs ou personnel de l'Education nationale, en terme de droits et de devoir. Du coup, l'interdiction du foulard s'étend aux parents d'élèves lors des sorties scolaires. Et qui décide de la catégorie dans laquelle ranger les mères accompagnatrices ? Les instituteurs eux mêmes ! De l'arbitraire dans la justice. L'Etat se désengage en quelque sorte et met en place "une discrimination non officielle "(dans la vidéo). Quelle hypocrisie !

On assiste ainsi à un élargissement du champ d'application de la laïcité, qui correspond à une certaine interprétation de la laïcité.

 

A/ Elargissement du champ d'application de la laïcité et réaménagement des pratiques

 

Suite à l'affaire Baby Loup (voire dans la vidéo), le HCI propose que soit inséré dans le code du travail un article autorisant les entreprises à intégrer dans le règlement intérieur des dispositions relatives aux tenues vestimentaires, au port de signes religieux, et aux pratiques religieuses dans l'entreprise : prières, restauration collective, etc. Le HCI insiste à cette occasion sur le principe de "pacification sociale" par la laïcité.

Certains voient dans cet élargissement un signe de la vertu de la laïcité : si on demande son application dans des espaces jusqu'alors exclus par la loi (espaces privés), c'est qu'il y a une demande d'aide face à des problèmes de "vivre ensemble". C'est le cas de Frédérique de la Moréna, maitre de conférence de droit public à Toulouse. J'espère que la laïcité n'est pas vertueuse au point de justifier qu'elle s'applique partout, jusque dans nos chaumières ! Suite à l'affaire Baby Loup, on a étendu l'application des principes laïcs aux espaces qui rendaient une mission publique. Autrement dit, ce qui compte n'est plus l'espace, mais la mission exercée dans cette espace. C'est le cas désormais des crèches privées. Notons au passage que dans l'affaire Baby Loup, il s'agissait d'une femme voilée intégralement. Dans le cas des mères accompagnatrices, il s'agit essentiellement de femmes portant un foulard, que l'on a ensuite appelé "voile islamique". Nous verrons plus tard l'importance du choix des mots. Mais pour l'instant interrogeons nous sur l'opportunité de l'élargissement de la laïcité.

 

1/ Le respect de la loi de 1905 par l'Etat

En effet, cette question est légitime dans la mesure où la « Loi de séparation de l'Etat et des Eglises » date tout de même du 9 décembre 1905 ! A cette époque elle tentait d'apaiser les rapports entre les communautés juives (Affaire Dreyfus récente), les catholiques, les protestants, les athées, les agnostiques, etc. Selon Jean-Michel Ducomte, avocat de Droit public, maître de conférences à l'Institut d'Etudes Politiques de Toulouse, Président de la ligue de l'enseignement et, depuis 2008, Président du CIDEM (civisme et démocratie) la République tordait ainsi le coup à la prétention des Eglises comme guide des consciences. Et maintenant, qui veut guider ma conscience ? La loi de 1905 a été révisée neuf fois. Les deux premiers articles sont les plus importants. Le premier article dit que la République garantit la liberté de conscience et de culte. Le second dit que la République ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne aucun culte. Comme le précise Frédérique de la Moréna, en droit la « non reconnaissance » ne signifie pas l'ignorance et la négation. Elle aurait pu ajouter qu'elle encourageait à l'indifférence : une posture vis à vis de ce qui ne la regarde pas. Notons que l'Etat modifie le champ d'application de la laïcité mais ne touche pas au financement public de l'enseignement privé ! D'un côté l'Etat encourage à la privatisation pour des raisons financières ; de l'autre il publicise le privé pour garder la main mise morale au lieu de rester indifférent ou neutre. Publiciser n'est pas nationaliser... Vous n'êtes pas sans savoir que l'Alsace Moselle et la Polynésie Française ont un traitement différent. A Mayotte, il existe un statut civil de droit musulman. Le gouvernement local peut subventionner les activités des églises ou obliger " (...) l'église protestante à soumettre la composition d'administration à l'agrément du haut-commissaire ..." http://jeanbauberotlaicite.blogspirit.com/archive/2008/03/05/outre-mer-et-laicite-un-livre-rompt-le-silence.html). Autrement dit, tout se passe comme si l'objectif était moins d'être plus juste dans le respect de la laïcité que d'étendre son application. Il faut dire que les pratiques gouvernementales n'ont pas toujours respectées la Loi. Par exemple, qu'en était il de l'application de la loi en Algérie française ? Elle ne s'appliquait pas. C'est ce que rappelle le sociologue Jean Baubérot (Jean Baubérot, La laïcité falsifiée). Vis à vis de la grande majorité des musulmans de France, la laïcité ne s'appliquait pas. Et aujourd'hui, on modifie sa pratique en direction, ne soyons pas dupe, des musulmans de France métropolitaine. Encore ! La laïcité a-t-elle un problème avec l'Islam ? L'Islam pose-t-il problème à la laïcité ? Les gouvernements utilisent ils la laïcité pour régler des comptes avec l'Islam ?

 

2/ Pour une laïcité "plus ouverte"

Le mot "tolérance" me dérange car j'y vois, comme Jean-Michel Ducomte, un terme condescendant. C'est aussi la signification de l'acceptation limite, sur un fil, de l'Autre avec la menace que ça pourrait ne pas durer si l'Autre dépassait, ne serait-ce d'un chouya, la ligne. Par contre, le mot "intolérance" ne me dérange pas car il semble bien signifier ce qui se passe dans notre société où on exclut l'Autre différent qu'on ne tolère même pas. Pour dire la force du refus d'acceptation ! Du coup, l'argumentation de Ducomte, lors de la conférence débat du 28 mars 2013 à l'Espace des diversités et de la laïcité ("La laïcité, condition et socle du vivre-ensemble") qui utilise la critique de la condescendance du terme pour décrédibiliser la demande d'une laïcité "plus ouverte", que certains disent "plus tolérante", m'apparait être un tour de passe-passe sophistique. Il faut comprendre dans la revendication de plus de tolérance en matière de laïcité, la demande d'acceptation d'une certaine visibilité religieuse non prosélyte. Mais certains ne conçoivent pas de visibilité sans prosélytisme. Et c'est bien le problème. Dans le reportage une des mères accompagnatrices dit que lorsqu'elle accompagne les enfants, elle ne leur parle jamais de religion. Jaurès disait que "Seul le Néant est neutre". Dans ce cas, même ceux qui ne portent pas de vêtements ou de signes dits "religieux" ne sont pas neutres dans les effets et les messages qu'ils délivrent. Et les espaces publics ou communs ne sont pas neutres. Mais tant que ce message n'est pas religieux tout va bien. Car il s'agit bien d'être neutre uniquement d'un point de vue religieux et non pas religieusement neutre ! Or comment séparer dans la pratique le culturel du religieux ?

 

3/ "Voile islamique" : le culturel et le religieux

Nicolas Sarkozy voulait à la fois renforcer les principes laïques « enfin arrivés à maturités » et « assumer les racines chrétiennes de la France et même les valoriser.» (dans la vidéo). C'est dire que religion et culture sont indissociables. La religion va influencer des façons d'agir, d'être au monde et de penser. C'est pourquoi il existe plusieurs façons de vivre la religion musulmane. Certaines portent le voile et d'autres ne le portent pas. Certaines portent le hijab, le niqab, la burqa ou le tchador. Dans le cas de Creil en 1989, les collégiennes portaient le zif, un foulard typiquement marocain qui est coloré, soit noir brodé de laines vives, soit simplement rouges, jaunes, verts... Dans la société rurale marocaine, le voile a plus une connotation coutumière que religieuse. Dans ce cas, pourquoi appeler le foulard le « voile islamique »? N'est-ce pas le réduire à sa dimension religieuse alors même qu'il n'est pas prescrit dans le Coran. On ne pouvait choisir meilleure dénomination pour l'interdire. Et nous avons évité de justesse l'appellation "voile islamiste" à écouter le présentateur de l'époque qui présente les collégiennes comme "fanatiques". Selon lui, le fait de porter un zif traduit le fanatisme religieux. Combien de messages comme celui-ci nous a-t-on assenés et qui témoignent d'amalgames et d’a priori ?

 

4/ Ostentatoire et ostensible

Puisque par définition, le caractère ostentatoire ne vise pas un vêtement mais la manière de le porter et de se comporter avec, il fût décidé de lui substituer l'expression « ostensible ». Il suffit désormais que le voile soit visible pour justifier son interdiction. Faut-il être aveugle pour ne pas constater qu'on refait la loi à partir de caractéristiques particulières et de stigmatisations de la population d'origine maghrébine essentiellement ! Tous les voiles sont mis dans le même sac ! On feint d'ignorer la différence entre les voiles qui laissent apparaître le visage et les autres (tchador et niqab). Ainsi, un opposant au port du "voile islamique" dans les lieux publics vous questionnera-t-il sur l'affaire Baby Loup. Car dans ce cas précis il s'agit d'un voile masquant le visage à l'exception des yeux. Comme si il fallait être soit catégoriquement pour ou contre, sans nuances ! Il faut choisir son camp à la guerre comme à la guerre ! La demande d'une "laïcité plus ouverte" intervient donc dans ce cadre et cette ambiance malsaine. Elle ne s'oppose à la laïcité que sous les formes et applications que cette dernière a prises récemment. Dans bien des cas, il aurait fallu simplement s'en tenir à la loi telle qu'elle était. Donc l'islam en France n'avait pas de problèmes avec la laïcité jusqu'à ce qu'on lui dise qu'on ne voulait pas que la laïcité s'applique telle qu'elle aux musulmans ; ou qu'on veuille faire croire que l'islam est incompatible avec la laïcité. Pour créer cette incompatibilité, il a fallu modifier la laïcité. Ainsi créé-t-on les causes pour justifier les effets. Ainsi créé-t-on une laïcité OGM pour faire croire que l'Islam est incompatible avec l'original.

 

B/ Les ennemis de la laïcité

 

Alain Seksig du HCI dit que la laïcité n'a plus "d'ennemis [...]. C'est simplement en son sein que les acceptions sont différentes, voire divergentes par endroits." Cet homme est peu crédible et je le montrerai dans la Part 2 consacrée à ce sujet. Il ne croit pas ce qu'il dit et ne peut déontologiquement dire ce qu'il croit. L'observation de la réalité montre au contraire que la religion musulmane est perçue comme l'ennemie de la laïcité. Et la lecture prochaine entre les lignes de son discours le montrera. Jean-Michel Ducomte dit que certains veulent tester "la résistance du modèle de la laïcité française". Certainement. Mais qui sont-ils et combien sont-ils ? Qui étaient-ils et combien étaient-ils au moment où le port du voile devint problématique dans notre société ? Car comment ne pas tenir compte des effets des mesures d'interdiction sur la quantité et la qualité des personnes concernées. Certains sautent des pages par pur sophisme. D'autres tel que Frédérique de la Moréna refusent d'entendre parler d'identité, si ce n'est dans son sens hyper restrictif et atomisé qu'est celui de l'individu. Comme si l'identité pouvait ainsi se voir amputée d'éléments inhérents à son existence qu'est le regard des autres, la culture, les relations sociales. Peut-être faut-il comprendre par cette posture le refus de prendre en considération l'existence de revendications identitaires et/ou le rejet de l'autre dans son identité. Mais également, l'aveuglement volontaire ou pas sur les effets négatifs de l'exclusion et de la stigmatisation en terme de repli identitaire. Rappelons que Frédérique de la Moréna est membre de la mission laïcité auprès du HCI. Le HCI, une école de pensée. Ce sujet sera approfondit prochainement. Ce sera l'occasion de rappeler mon proverbe bouddhiste préféré : "La peur de l'objet engendre l'objet de la peur." La laïcité était-elle réellement en danger ? Il est incontestable qu'au niveau mondial, il y a une montée des intégrismes islamistes. Incontestable également est l'augmentation des actes terroristes de ces islamistes. Néanmoins, veillons à ce que cette réalité ne serve pas à mettre tous les musulmans dans le même bain et à interpréter l'ensemble des changements religieux chez les musulmans de France comme les signes de l'intégrisme. Prenons conscience que les premières victimes de la réalité islamiste et des a priori et amalgames qui s'en suivent sont les citoyens musulmans de France et/ou d'origine maghrébine ou africaine. Une minorité peut nuire et servir d'alibi contre la majorité... Les ennemis de la laïcité ne sont-ils que de ce côté de la mer ? Nicolas Sarkozy et son gouvernement n'ont-ils pas agressé la laïcité ? N'ont-ils pas favoriser l'émergence de l'intégrisme en menant une politique vis à vis de l'islam pour le peu ambigüe ? Si l'on classe parmi les radicaux ou extrémistes de l'Islam les Frères Musulmans et les Salafistes, je me demande encore aujourd'hui, comment Nicolas Sarkozy a-t-il pu fustiger Tariq Ramadan , et installer les Frères Musulmans à la tête de l'UOIF ! Précisons que les représentants de l'Islam en France ne sont pas élus démocratiquement ! En quoi sont ils donc représentatifs ? Quelle était donc l'intention de Nicolas Sarkozy ? Si il avait voulu agrémenter l'idée que même les représentants des musulmans de France étaient extrêmes, donc également les représentés, il ne s'y serait pas mieux pris. Ne voyez vous pas que tout se passe comme si certains avaient intérêt à la radicalisation réelle ou fantasmée des musulmans de France ! A amalgamer Islam et islamisme. Afin de justifier quelles mesures et pour quelle finalité ? En tout cas, je n'entrevois pas d'intentions pacifistes Les ennemis de la laïcité ne seraient ils pas aussi ceux qui la modifient et qui se faisant portent atteinte à la paix sociale, au bien "vivre ensemble" ? Nicolas Sarkozy n'avait-il pas une vision catholico-centrée de la laïcité ? Le HCI ne témoigne-t-il pas d'une vision antireligieuse de la laïcité lorsqu'il dit dans le reportage : "[...] Les signes religieux ne sont jamais que le premier moment d'autres qui annoncent des durcissements de comportements." Tout est dit.

 

 

C/ La "tyrannie uniformisatrice de l’opinion publique"

 

N'y aurait-il pas une intolérance historiquement et culturellement marquée à l'Islam, qui s'exprimerait à nouveau au travers d'une réadaptation de la laïcité, avec pour corollaire l'élargissement des champs d'application ? Le degré de l'intolérance varie, avec à l'extrême les laïcards racistes de Riposte Laïque. Ce phénomène de publicisation du privé n'est pas spécifique aux principes laïcs. Il participe d'un mouvement d'ensemble des sociétés modernes avec le problème posé par les nouvelles technologies où la distinction des espaces publics et privés est remise en question. Mais il y a une spécificité française qui tient peut être à son passé colonial et au contexte historique de la naissance de la laïcité. Ne pourrait-on pas également envisager le problème par l'uniformisation de notre société, qui fricote avec l'intolérance ? Qu'en penserait John Stuart Mill (Mill, 1990) qui se méfiait de la “tyrannie uniformisatrice de l'opinion”, et prônait une défense de la vie privée contre une dimension publique envahissante. Il s'agit chez Stuart Mill de questionner le rapport "d'une individualité à une opinion publique envahissante de ses droits" (http://www.asmp.fr/travaux/gpw/internetvieprivee/rapport3/chapitr11.pdf). "Mill s'intéresse à la “dénonciation de l'uniformité sociale (que l'on retrouve également chez Tocqueville), et du fait que les conduites privées apparaissent comme entièrement dépendantes d'une opinion publique intolérante à l'égard de toute espèce de différence.” (ibid.) J'ajouterai que cette interférence des autres individus dans sa vie privée peut parfois être relayée ou alimentée par l'Etat. C'est ce que j'ai voulu montrer en préambule au travers du sketch avec Joséphine et Hypo Crit, symbolisant l'Etat et son pouvoir législatif. Et on a bien vu la droite surfer sur la peur de l'intégrisme islamique, de l'insécurité dans les quartiers populaires, la condition de la femme musulmane, etc. Parce que derrière le voile se cachent des peurs et des amalgames ; mais aussi une vision de la société et du vouloir "vivre ensemble" ou pas. Vous aurez remarqué que je n'ai pas parlé de la condition de la femme. Je suis pourtant féministe. Mais la raison en est simple : combattre pour la liberté de la femme vis-à-vis de l'homme ne passe pas efficacement par l'opposition systématique au voile et son interdiction dans les espaces publics. Exclure des lieux communs des personnes qu'on estime victimes de la domination masculine ne peut qu'accroître leur soumission dans l'isolement. La manière d'opérer du gouvernement est contre productive au regard de ses intentions. A moins que ce qui le dérange foncièrement est la soumission à Dieu !

 

Laïcité politique et laïcité philosophique

 

Tout semble donner raison à l'interprétation du sociologue Jean Baubérot selon lequel nous sommes en train de falsifier la laïcité. Il y a une "nouvelle laïcité" (Rapport de François Baroin) qui ne recherche plus à appliquer le principe de neutralité à l'Etat mais aux individus : un glissement de la neutralité de l'Etat aux individus. Ce qui est une atteinte à la liberté de conscience. Pour bien comprendre ce qui nous arrive en matière de laïcité, il faut lire «Du bon usage de la laïcité» (éditions Aden), qui réunit treize auteurs, dont Marc Jacquemain de l'Université de Liège.

Marie Liégeois résume les deux significations de la laïcité distinguées dans cet ouvrage : laïcité politique et laïcité philosophique. (http://reflexions.ulg.ac.be/cms/c_16089/du-bon-usage-de-la-laicite)

La laïcité politique "exprime le souci d'indépendance totale, au sein d'une société, entre l'organisation politique de l'Etat et toute option religieuse ou philosophique particulière. Un Etat est «laïque» dans ce premier sens s'il ne reconnaît aucun privilège à une religion ou option philosophique en particulier et prévoit la libre cohabitation des cultes au sein de la société, dans le respect du droit commun."

La laïcité philosophique est "l'adhésion à une option philosophique particulière, caractérisée par le refus de toute référence à une vérité révélée, ou à l'existence d'entités «surnaturelles» (athéisme, agnosticisme).

L'auteur explique tellement bien les antagonismes entre les deux que je vais me contenter de le citer pour clore cette première partie :

"On peut donc être laïque au sens politique mais pas au sens philosophique – certains chrétiens, musulmans ou israélites, par exemple. Inversement, on peut être laïque au sens philosophique sans l’être sur le plan politique : ce serait le cas de ceux qui voudraient voir la laïcité philosophique dominer institutionnellement l’espace public et devenir la conception de référence de l’Etat. Or, autant il est possible pour un citoyen d’être laïque dans les deux sens du terme, autant cette situation est impossible à appliquer à un Etat. Dès qu’il se définirait comme philosophiquement laïque, un Etat cesserait en effet de l’être sur le plan politique. Comme le souligne Marc Jacquemain, cette confusion dans la terminologie est dangereuse car elle donne l'impression, au nom de la laïcité, que l'on pourrait imposer l'absence de religion comme position privilégiée."

 

Conclusion : la laïcité est en danger ; les ennemis sont au pouvoir ; leur combat est antireligieux ; ils nous préparent un monde fade, neutre et uniforme qu'ils assimilent à la "paix sociale"; un monde sans diversité car une diversité invisible est antinomique ; un monde raciste. Tout cela dans un futur proche qui a déjà commencé.

 

Quittons nous sur une fiction : le Scarf Face

Nous sommes en 2014. Les adolescents viennent de découvrir une mode lancée par une styliste française et qui s'exporte même : le scarf face (SF). Il y en a de toutes les couleurs : blanc, noir, marron, rouge, rose, etc. Ainsi, dans les établissements scolaires les filles collégiennes mais aussi lycéennes portent le SF. L'avantage du SF est qu'il s'accorde avec tout. Le foulard a tellement de succès que peu nombreuses sont les adolescentes qui n'en portent pas. Du coup, les filles musulmanes peuvent se remettre à porter le foulard à l'école tout en étant discrètes puisque l'uniformisation fait qu'elles ne sont plus minoritaires. Les indiscrets d'hier deviennent les discrets d'aujourd'hui et vice versa. Mais l'Etat français de cette époque va décider de maintenir l'interdiction du foulard qu'il appelle le "voile islamiste". Ne pouvant pas le distinguer du SF, il pousse à discriminer sur le faciès, le nom et/ou l'origine prétendue des élèves féminines, systématisant le lien "origine maghrébine" avec la religion pratiquée : l'Islam. On passe donc d'une discrimination s'appuyant sur un vêtement à une discrimination raciale, en essentialisation les individus. Comme si le vêtement n'avait été qu'un moyen de faciliter pour discriminer et que, n'étant plus valable, le mensonge qui se cachait derrière le prétexte de laïcité laissait place au vrai visage.