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La presse féminine selon Alain Soral

, 15:05pm

Publié par Cyclotransport

“Moi je crois que sur ce sujet des magazines féminins, c'est la réalité qui est misogyne. Quand on voit que les magazines féminins se vendent. Quand on analyse le contenu objectif des magazines féminins. C'est à dire : ça parle de mode, de régimes amaigrissants, de people. C'est ouvertement la preuve soit qu'on prend les femmes pour des connes ; soit c'est ce traitement là qu'elles veulent sinon elles n'achètent pas, ce qui tend à être vérifié puisque tous les magazines comme Déesse qui ont essayé de faire du journalisme généraliste sur le modèle masculin, de faire un Express ou un Le Point féminin, les ventes se sont cassées la gueule. Donc là, moi j'en appelle à l'honnêteté de l'observateur : c'est que la réalité est misogyne. Si vraiment ce que veulent lire les femmes c'est Elle, quand on analyse le contenu objectif de Elle, et c'est pas dure, c'est très méprisant pour les femmes. Cela ne va pas dans le sens de l'émancipation de la conscience politique, du désir de connaissance du monde en tant que nature et communauté humaine. Je veux dire, c'est assez facile de ... Alors effectivement plutôt que d'admettre ça ... il y a des vieilles injures qui traînent depuis l'après-guerre mais surtout depuis mai 68. Je pense que quand on veut faire l'effort de penser un peu et d'oser affronter l'idéologie dominante , il ne faut pas avoir peur de subir quelques injures. Effectivement les sciences humaines c'est un domaine qui contrairement aux sciences exactes, est très politique où il y a des enjeux. Il y a beaucoup de mauvaise foi déjà parce qu'il y a des intérêts humains, de la stratégie, des coups bas. Il est dans la tradition que quelqu'un qui essaie de penser un peu honnêtement sur la période dans laquelle il vit, c'est à dire en prise directe s'attire quelques ennuies , quelques injures. C'est plutôt l'inverse qui est louche : le soi disant sociologue encensé à la fois par l'establishment, les media etc., il y a beaucoup de chances pour qu'il n'y ait pas grand chose dans sa pensée.”

Alain Soral (0 minute - 1:50 minute)

Alain Soral décrit les sciences humaines comme un tout homogène (histoire, sociologie, philosophie, psychologie, etc.,) "très politique" où régnerait la "mauvaise foi", "de la stratégie" et "des coups bas" contrairement aux sciences exactes qu'il affectionne tant. Il est l'un des pires représentants de cette sociologie de bas étage qu'il critique. "C'est pas moi c'est lui !" nous dit-il en filigrane, pour mieux détourner notre attention de sa propre incompétence. Parlant de lui à la troisième personne, dans le style Alain Delon, il se présente comme "quelqu'un qui essaie de penser un peu honnêtement", et en appelle à "l'honnêteté de l'observateur". Et si l'on dit que sa sociologie a un goût de chiotte, il le prendra pour un compliment, voire pour la preuve qu'il dit des vérités, selon la croyance qu'il n'y a que la vérité qui dérange. Or le mensonge, l'incompétence et la connerie dérangent aussi. Et se présenter comme victime de la pensée unique ou de la bien-pensance ("l'idéologie dominante") ne suffit pas à prouver la pertinence de ses propos, tant ces expressions ont été dépouillées de leur signification originelle, pour devenir une insulte creuse adressée à tous ceux avec lesquels on n'est pas d'accord. On retrouve le même phénomène avec le mot bobo : on est tous les bien-pensants ou les bobo de quelqu'un d'autre.

Cet article est la suite de "De l'égalité entre hommes et femmes selon Alain Soral" (sur ce blog). Au début de la vidéo Alain Soral s'exprime sur la presse féminine. La parole est retranscrite ci-dessus et vous pouvez à chaque instant vous y référer. Encore une fois je ne pensais pas qu'une allocution aussi creuse pouvait donner autant de travail à la déconstruction. C'est qu'il y a plus de non-dits ou d'a priori à la pensée de Soral que de propositions franchement affichées. Ce dernier économise sa salive, même si il parle déjà beaucoup trop, en surfant sur les fausses évidences et les idées reçues. Cet article va faire émerger sept a priori qui nous permettrons de mieux comprendre ce qui sous tend le point de vue du sociobiologiste sur la presse féminine et les femmes. Le premier a priori, ou idée fantôme pré-construite, est la croyance en l'homogénéité de la presse féminine. Nous y consacrerons une partie entière tant la qualité d'une réflexion sur un sujet dépend de la qualité d'observation de ce sujet. Nous verrons que la base est déjà fragile, pour ne pas dire incomplète. Dans une seconde partie nous serons en mesure de rendre compte du processus analytique d'Alain Soral qui, lui-même, s'appuie sur l'a priori que tout s'explique par le biologique ou le génétique. Enfin nous balaierons les cinq autres a priori sur lesquelles s'appuie sa réflexion et dont il n'a peut-être même pas conscience, à moins qu'il ne soit manipulateur...

I. Une description objective ?

Alain Soral se targue d'avoir analysé les "contenus objectifs des magazines féminins" et s'appuie sur le magazine Elle pour en faire une description...objective ("quand on analyse le contenu objectif de Elle") qu'il résume par le triptyque : mode-régimes amaigrissants-people. Nous allons comparer la description des contenus qu'il en donne à ce qu'en révèle une analyse sociologique détaillée et approfondie d'Eric Darras. Puis nous verrons si Elle est un magazine représentatif de la presse féminine. (Note N°1)

A. Elle et lui

On constate tout d'abord qu'Alain Soral n'a lu que la moitié du magazine Elle, et que cette moitié correspond à "l’entretien et à la valorisation du corps (beauté, mode)" (ibid.) qu'il désigne en référence à la "mode" et "aux "régimes amaigrissants". Bien que les "régimes amaigrissants" puissent également appartenir à la catégorie "Santé".(ibid.) Que sont devenus les 50% de la pagination d'Elle consacrés à la "cuisine", la "santé", les "horoscopes", l'"actualité culturelle (livres, cinéma…)", la "sexualité", ainsi que "des sujets de société ou d’actualité internationale"? (Note N°1) Comment l'essayiste a-t-il pu passer à côté des fameuses "fiches cuisine" de Elle ? Pourquoi l'objectivité de son regard analytique s'est-elle laissée happer et charmer par le chant des sirènes dédié au corps féminin ? N'y aurait-il pas eu une relation charnelle entre Elle et lui, lecteur d'une main maladroite trônant sur la cuvette des toilettes d'où il opère sa quotidienne branlette intellectuelle ?

Dans le Elle du 6 décembre 2013, nous avons un article de trois pages qui rend hommage à Lucien Neuwirth, décédé le 26 novembre 2013. Ce député gaulliste s'est battu pour obtenir le vote de la loi autorisant la pilule. Figure également dans la rubrique "Elleinfo", un article intitulé "Roms, le chemin de l'école" : "Scolariser les enfants roms malgré la précarité de leurs conditions de vie, c'est la mission de Slavka Radenez, 29 ans, médiatrice scolaire." Nous apprenons que le jury du "Grand Prix des lectrices" a donné sa faveur au livre du sociologue Gilles Kepel (Gallimard"), Passion arabe. Il y a donc bien des sujets de société qui sont abordés. Notons que dans ce numéro je n'ai vu aucun régime amaigrissant. L'été est loin en effet et l'on voit que les saisons sont une variable qui peut influencer les contenus. Ce qui renforce l'idée qu'on ne peut généraliser à toute l'année les contenus d'un numéro de novembre.

J'ai eu quelques difficultés à trouver les articles à cause de la numérotation des pages car celle-ci est absente lorsqu'une page est entièrement consacrée à de la publicité. Or force est de constater que la publicité est envahissante. De plus j'avais le nez qui se mettait à couler à cause de l'émanation d'un parfum publicitaire Flowerbomb, inséré dans le magazine. Flowerbomb, n'est-ce pas le parfum qu'il faut pour désodoriser la pensée de notre sociologue de la cuvette ?

B. Elle et la presse généraliste "haut de gamme"

Certes une partie non négligeable d'Elle concerne le corps féminin, son entretien et sa mise en valeur. Mais l'objectivité interdit déjà de confondre la partie et le tout. De plus, Elle n'est représentatif que d'une catégorie limitée et bien circonscrite de la presse féminine : la presse généraliste "haut de gamme" avec Marie Claire, Biba, Cosmopolitan, etc. (Note N°1). Il s'agit d'une catégorie qui consacre une large part au corps féminin. Mais dans la presse féminine figure également la presse généraliste dite "populaire" avec Maxi, Ici Paris, Nous deux, Voici etc. Le rang social d'Alain Soral lui interdit-il d'avoir une considération pour tout un pan de la presse féminine, sous prétexte qu'il est "populaire" ?

Figurez-vous que dans la presse "populaire" il n'y a plus que 15% de la pagination consacrée au corps féminin. Et la part consacrée "à la maison, aux enfants", à la "cuisine et l’alimentation” est cinq fois supérieure que dans le "haut de gamme". (Note N°1) Autrement dit si Alain Soral avait eu Nous deux au lieu d'Elle entre les mains, il n'aurait pu tirer les mêmes conclusions. C'est donc que la méthode d'"analyse des contenus objectifs des magazines féminins" est mauvaise. L'inférence hyperbolique à partir de l'induction (généralisation abusive à partir de cas particuliers) est un piège auquel le mal pensant n'a su échapper par "mauvaise foi", "stratégie" et " coups bas". Alain Soral fait d'Elle l'arbre qui cache la forêt de la presse féminine. Et quelle forêt ! Puisqu'elle contient 156 magazines dont 44 hebdomadaires, 3 bimensuels, 85 mensuels et 14 bimestriels recensés par l'AEPM . (Note N°2)

C. La presse féminine spécialisée

Il existe une autre distinction au sein de la presse féminine entre presse généraliste, que nous venons brièvement de décrire, et presse spécialisée. Cette dernière se divise en quatre catégories :

- l'entretien de la maison et du jardin (Marie Claire Maison, Elle Déco, Modes et Travaux, Votre maison votre jardin, Le journal de la maison, Maison Côté Ouest et Sud, Maison française, Cuisine actuelle, Cuisine gourmande) ;

- l'entretien du corps, la beauté, la santé (Votre beauté, Jeune et Jolie, Modes et Travaux, Santé Magazine, Vogue, etc.) ;

- enfants et éducation domestique (Famili, Top Famille, Enfants magazine, Famille et éducation, Parents) ;

- l'actualité de certains artistes de variété ou de l'aristocratie européenne (OK Podium, Star Club, Point de vue, Ici Paris)

Nous avons vu que la "mode" et les "régimes amaigrissants" dénoncés par Alain Soral ne suffisaient pas à définir le magazine Elle, ni du reste toute la presse généraliste féminine. Concernant la presse spécialisée, on note que ces thématiques sont abordées dans une catégorie sur quatre (la seconde). Quant au troisième terme du triptyque, "people", il correspond à la dernière catégorie. Il reste donc deux catégories de la presse spécialisée qui passent aux oubliettes de la pensée soralienne.

II. La désociologisation

Il y a donc une hétérogénéité de la presse féminine qu'Alain Soral ne peut voir puisqu'il désociologise tout. Pourtant l'étude d'Eric Darras montre l'importance des variables socio-culturelles et économiques pour comprendre le lectorat féminin de la presse féminine. Voici quelques données prises en exemple :

- la variable "âge" nous renseigne sur le fait que les 20-50 ans constituent la cible prioritaire de la presse féminine. Les non-lectrices appartiennent aux génération les plus âgées.

- c'est la fraction de la population aux capitaux culturels et économiques moyens qui fournit le plus gros contingent du lectorat de la presse "haut de gamme", tandis qu'il s'agit des foyers ouvriers pour la presse populaire. Les professions intermédiaires se retrouvent dans le lectorat des titres les plus "interclassistes" (Femme actuelle, Prima ...). Prenons la variable "diplôme" : "les deux tiers au moins des employées, une majorité des femmes artisans et commerçantes lisent régulièrement la presse féminine, tandis que les lectrices régulières restent minoritaires chez les femmes cadres et de professions intermédiaires ." (Note N°1 : p. 21 voire Tableau 1)

- les magazines à tirage international, doivent adapter la forme et le contenu de leur production aux cultures locales. Le succès des ventes dépend de cette stratégie commerciale. (Note N°1)

Il existe des tas d'autres variables sociologiques qui ne sont pas prises en considération par le dit "sociologue" Alain Soral : la religion, le revenu, le fait d'être ou pas propriétaire, d'avoir ou pas une résidence secondaire, le nombre d'enfants et l'âge, etc.

La vertu principale de la désociologisation consiste à substituer à l'analyse objective des données sociales l'action naturalisée des acteurs. Autrement dit, il décide à l'avance qu'il n'y a qu'une cause au fort lectorat féminin d'une presse féminine dite débilitante, et que cette cause est biologique, en l'occurrence sexuelle. Le "coup bas" consiste à dévaloriser un secteur féminin et à naturaliser des différences d'ordre sociologique, pour légitimer la domination ou la supériorité masculine. Politique et mauvaise foi.

III. Les femmes sont des "connes"

La conclusion d'Alain Soral est que les femmes sont "connes" : "C'est ouvertement la preuve soit qu'on prend les femmes pour des connes ; soit c'est ce traitement là qu'elles veulent (...)"

Les deux alternatives qu'ils proposent sont de fausses alternatives car on peut estimer que la femme qui veut être traitée comme une "conne" ou être méprisée ("c'est très méprisant pour les femmes") est foncièrement "conne", ce qui légitime qu'on la considère comme telle . On méprise la femme parce que c'est ce qu'elle le veut : donc la femme est méprisable. Dans les deux cas la femme est rabaissée. Il y aurait comme un désir masochiste chez la femme qui pourrait peut-être justifier chez Soral le traitement qui lui est fait dans la pornographie. Mais comment le misogyne définit-il la "connerie" autrement qu'en l'incarnant ? Comme définit-il ce qui est méprisable autrement que par le mépris qu'il manifeste pour la femme ?

1. La cause est unique et innée

L'explication du succès de la presse féminine, qui est réel, serait donc à rechercher uniquement dans un ou des caractères innés au fait d'être biologiquement femme (c'est à dire femelle). Tel est le premier a priori d'Alain Soral. Cet a priori est un paradigme sur lequel se fonde toute sa pensée. Il est lourd de conséquences puisqu'il balaie toute autre explication, même partielle, du phénomène étudié. Le paradigme n'envisage pas une seconde les causes ou influences sociales, économiques et culturelles. Comment le pourrait-il d'ailleurs à partir du moment où il considère que la cause est unique. Je dirai même qu'il est enfermé dans la logique du tiers exclu : soit c'est culturel, soit c'est naturel. Point barre. Le monde s'avère trop complexe pour un esprit aussi simple que le sien. La pensée d'Alain Soral est caricaturale.

2. Les femmes ne liraient que la presse féminine

La presse féminine n'irait "(...) pas dans le sens de l'émancipation de la conscience politique, du désir de connaissance du monde en tant que nature et communauté humaine." En dehors du fait que cette assertion est à démontrer, tout se passe comme si Alain Soral considérait que les femmes ne lisaient que la presse féminine. En effet il n'envisage pas la possibilité qu'elles se forgent une "conscience politique", un "désir de connaissance du monde en tant que nature et communauté" par d'autres moyens et/ou par d'autres types de lectures. Or on ne demande pas à un livreur de pizza de vous livrer des meubles ! Et les usages de la presse féminine ont peut-être d'autres motivations.

Alain Soral sur estime la valeur sociologique de l'expression "presse féminine". Celle-ci est avant tout une expression commerciale dont le but est d'attirer le lectorat féminin. Mais il n'y a ni 100 % des femmes qui lisent cette presse, ni 100% des lecteurs de cette presse qui sont des femmes. En effet en 1997, 46,7% des femmes déclaraient lire la presse féminine régulièrement. (Note N°4 : pp. 19-25 et 89-90.) Et un homme sur dix déclare lire régulièrement des magazines féminins. Par exemple 40,1 % du lectorat de Version Femme est composé d'hommes. (Note N°5 : p. 179) Comme le rappelle Eric Darras, "la plupart des femmes partagent des pratiques culturelles qui ne les distinguent en rien des hommes." (Note N°1 : p. 20)

3. Les femmes aurait une lecture au premier degré

Nous touchons là à l'argumentation circulaire d'Alain Soral. Cet a priori sur la réception qu'ont les femmes de la presse féminine sous entend qu'elles soient des lectrices passives, "connes" ou qu'elles n'aient pas la faculté intellectuelle de distanciation par rapport aux contenus de lecture. Autrement dit l 'argumentaire archaïque qui conduit notre singe pensant à la conclusion que les femmes sont "connes", contient déjà l'affirmation qu'elles sont "connes" sous forme de proposition a priori. La pensée d'Alain Soral tourne en rond et ne tourne pas rond.

Des femmes ne lisent des magazines féminins qu'occasionnellement "pour passer le temps dans les salles d'attente" (Note N°1). Elles peuvent avoir une lecture de plaisir et de détente, tout comme un homme lisant le journal L'Equipe. Moi même chez le généraliste ou le dentiste, je prends ce qu'il y a sous la main. C'est une lecture de récupération en quelque sorte, qui nuance l'intérêt porté aux contenus des magazines, voire dénote un jugement critique. En effet nombreuses femmes rejettent la presse féminine et ne s'y reconnaissent pas : « Pour ma part, je ne lis pas les magazines féminins car je trouve qu’ils dévalorisent la femme et ne s’intéressent souvent qu’au physique et à l’extérieur ». Elles peuvent juger les sujets « trop légers ». (Note N°1) Alain Soral peut donner la main à un certain féminisme qui critique cette forme de presse pour la même raison qu'elle serait dévalorisante. Mais l'explication causale n'est pas la même. Chez les féministes l'explication ne réside pas dans une débilité intrinsèque, inhérente, génétique ou hormonale à la gente féminine.

Pour postuler une parfaite continuité entre les contenus de la presse féminine et la qualité du lectorat féminin, on peut soit souscrire à un sociologisme qui tend à considérer les femmes comme des éponges facilement manipulables et paramétrables par les média ; soit souscrire à une vision essentialiste ou naturaliste qui représente les femmes comme étant naturellement "connes", et les média comme miroir de cette "réalité", l'offre répondant à la demande ( "Quand on voit que les magazines féminins se vendent.") Dans le premier cas on critique la toute puissance des média sur les esprits manipulés. Dans le second on critique la nature féminine et l'on perçoit la presse féminine comme la traduction parfaite de cette nature. Il est significatif qu'Alain Soral qui s'est fait l'apôtre de la "Kontre Kulture", de la dénonciation de la manipulation médiatique et de la "pensée unique", fasse exception à la règle quand il s'agit des femmes. Il ne pourrait en effet tenir sa conclusion sans souscrire à la seconde approche.

4. La presse féminine serait le miroir de la "réalité" féminine

On pourrait déjà mettre en porte-à-faux cette proposition dans la mesure où moins d'une femme sur deux lit régulièrement la presse féminine (46,7% des femmes). A moins d'expliquer les 53,3% de non lectrices par un refus de voir la réalité en face, on peut émettre l'hypothèse qu'elles ne s'y reconnaissent pas.

Cet a priori contient en lui le premier a priori d'Alain Soral (homogénéité) qui mène à la piteuse description de la presse féminine. En effet, nous avons vu que croyant décrire toute la presse féminine en brandissant Elle comme représentatif et en limitant le contenu au triptyque mode-régimes amaigrissants-people, il se contentait de décrire à moitié la presse féminine généraliste dite "haut de gamme". De même ici, il considère silencieusement que la "réalité" décrite par la presse féminine est unique et concerne toutes les femmes.

Sans aller jusqu'à leur attribuer la médaille du mérite pour traduction fidèle de la "réalité" féminine, on peut reconnaître aux producteurs de magazines d'avoir une conscience de la diversité du lectorat. C'est justement pour mieux cibler commercialement (particulièrement par la publicité) qu'ils ont sectorisé la presse féminine en "populaire" et "haut de gamme"'. Et l'on constate en effet des manières différentes d'être, d'agir, et de se penser "femme". Prenons l'exemple de la sexualité. Elle est "déniaisée", plus libéralisée, plus "masculinisée" dans le "haut de gamme". Les titres sont parfois même très crus : Biba titrait les " qualités diététiques du sperme". Claude Poliak et Fabienne Pavis rapportent la confidence d'un journaliste de Maxi ("populaire") : "tout ce qui est sexuel, genre Marie Claire ou Elle, nous on ne fait pas : "J'aime mon mari, mais il ne veut plus me faire l'amour...", c'est déjà haut de gamme, ça" (Note N°1 : p. 30, extrait de Pavis (F.), Poliak (C.), « Romance et ethos populaire… », art. cité, p. 74)

D'après Eric Darras, "la définition de la femme, de ses qualités supposées, de ses goûts, de ses rôles, de ses espaces, de son ethos, de son éthique mais aussi de son corps" (ce qu'englobe le terme "réalité") ne sont pas identiques chez les deux publics. (Note N°1 : p. 33)

Les deux derniers a priori interagissent l'un sur l'autre : la presse féminine renvoie au lectorat féminin, passif et crédule, son image-miroir que lui même prend pour argent comptant et reproduit. Il se créerait alors une boucle rétroactive qui s'auto-alimenterait.

5. Le triptyque débilitant : mode-régimes amaigrissants-people

C'est l'image de la blonde à forte poitrine et sexy qui forcement a un QI d'oiseau qui ne sait faire que "cui cui !" Plus elle est belle, soignée, bien habillée, voire sexy, moins elle est intelligente. C'est un stéréotype et peut être un fantasme de l'homme sur la femme. C'est une perception conflictuelle entre le corps et l'esprit. Le plus drôle est qu'en s'appuyant sur ce triptyque pour démontrer que les femmes sont "connes" Alain Soral se tire peut-être une balle dans le pied. Il faudrait en effet jeter un oeil sur ses écrits concernant la mode à laquelle il s'est très tôt intéressé (à 24 ans). Mais je n'ai malheureusement pas trouvé son livre Les mouvements de mode expliqués aux parents qu'il a écrit en collaboration avec Hector Obalk et Alexandre Pasche. Il se présente comme l'unique auteur de ce livre ! (Note N°6) Le livre est certainement passé de mode et on espère que l'auteur lui-même passera avec la mode.

IV. Conclusion

On constate en fait qu'Alain Soral concentre exclusivement sa critique sur le lectorat féminin le plus "masculinisé" ou libéralisé : celui du "haut de gamme". Autrement dit, une partie de la population féminine qui bouscule le plus spectaculairement l'image traditionnelle de la femme et le principe de la domination masculine. (Note N°3) Ce n'est donc peut être pas par hasard que l'essayiste ignore les lectrices de la "presse populaire" moins ancrées dans l'esprit de la libération sexuelle de mai 68 que Soral dénonce d'ailleurs dans l'extrait : " il y a des vieilles injures qui traînent depuis l'après-guerre mais surtout depuis mai 68."

Pour les mêmes raisons, il ne critiquera pas la cible des magazines spécialisés s'adressant aux parents et leur parlant d'éducation, de jardin, de cuisine et d'entretien de la maison. Et pour cause, cette partie de la presse féminine à laquelle il est aveugle est celle qui reproduit le plus la "valence différentielle des sexes" dont parle l'anthropologue Françoise Héritier. (Note N°3) Les magazines les plus féminins sont liés à l’univers domestique ainsi qu’à l’actualité des « stars ». Ce qu'on appelle l'actualité des stars concerne essentiellement leur vie privée, conjugale et domestique (maison, enfants, etc.).

Par ailleurs la sur-sexualisation de la femme présente dans le "haut de gamme" est également un trait de la domination masculine, une dictature de l'être et du paraître qui depuis longtemps est dénoncé dans la publicité. Le problème est que la sexualité comme moyen de libération et d'indépendance a peut-être été sur estimé. Et les dégâts sont considérables chez les adolescentes auxquelles Alain Soral ne fait pas allusion, évitant de poser la question : les filles achètent-elles Girls, Jeune et Jolie, 20 ans, OK Podium, etc..., parce qu'elles sont "connes", ou parce qu'elles recherchent les moyens d'être et de paraître conformément aux attentes et exigences de la société à domination masculine ? Il échappe ainsi à la remise en cause de son paradigme naturaliste selon lequel le biologique explique tout. Il esquive également l'approche de la presse féminine comme participant d'un phénomène de diffusion et d'intériorisation de normes de la féminité chez les adolescentes.

Nous sommes désormais en mesure de réponde à Alain Soral que ce n'est pas "la réalité qui est misogyne" mais la manière dont il voudrait qu'elle soit. Les a priori démasqués tels que "le triptyque débilitant", "les femmes aurait une lecture au premier degré", "les femmes ne liraient que la presse féminine" montrent bien où se loge la misogynie.

Il existe un nouveau venu dans la presse féminine qui devrait faire des petits et annonce un changement radical en la matière, libéré des stéréotypes et du culte du corps féminin : Causette. Je vous conseille vivement de le consulter (http://www.causette.fr).

Bibliographie

Note N°1 : Darras (Eric), "chapitre 12 : Les genres de la presse féminine. Eléments pour une sociologie politique de la presse féminine " in Legavre (Jean-Baptiste), dir., Sociologie de la presse : points aveugles, Paris, L'Harmattan, 2004, p. 271-288.

Note N°2 : Audiences études sur la presse magazine (AEPM), L’audience de la presse magazine, Paris, AEPM, 2000

Note N°3 : http://lokidor.over-blog.com/les-fondements-anthropologiques-de-la-domination-masculine.html

Note N°4 : Charpentier (I.), Darras (E.), Lehingue (P.), Pierru (E.), Les pratiques culturelles des Français(e)s, Rapport pour le ministère de la Culture, CURAPP, novembre 2001

Note N°5 : Donnat (O.), Les pratiques culturelles des Français, Paris, La Documentation française, 1998

Note N°6 :http://www.dailymotion.com/video/xil5ib_alain-soral-periode-homo-new-wave_news et http://www.dailymotion.com/video/xbh9eq_alain-soral-sur-la-mode-1987_webcam