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Le genre

, 15:07pm

Publié par Lokidor

image emprunté sur http://ses.ac-bordeaux.fr/spip_ses/spip.php?article601

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Le savoir est une arme et ce n'est pas tout de le dire. Cet article se veut une brève présentation de ce qu'est le genre et de ce que sous tend l'utilisation de ce concept. Je vous encourage vivement à lire l'article que j'ai essayé de rendre court pour ne pas être rébarbatif. Afin d'être plus pédagogique, sans me considérer comme un maître, J'ai décidé de rentrer dans le vif du sujet en commençant par des exemples qui sortent de l'ordinaire du genre. Cet article fournit les bases sur lesquelles s'appuyer dans la critique que nous ferons de Farida Belghoul d'Egalité et Réconciliation, à propos de ce qu'elle appelle l'introduction de la "théorie du genre" à l'école.

La chose que tente de désigner le mot genre existait bien entendu avant le mot. Pour désigner la chose, en France on utilisait et on utilise encore d'autres expressions tels que "différences des sexes", "différences sexuelles", "différences sociales des sexes" , "construction sociale des sexes", etc. Longtemps les universitaires français s'étaient abstenus d'utiliser le concept de genre parce qu'il rappelait trop le mouvement féministe qui contribua fortement à la diffusion du concept dans son équivalent anglais gender.

Le genre en exemples

Je vous invite tout d'abord à faire un détour ethnologique du regard car il est parfois utile de s'extraire de la matrice sociétale dans laquelle nous sommes plongées malgré nous, pour découvrir d'autres possibles, et revenir chez nous avec un regard neuf. Pour se faire, tournons nous vers les connaissances ethnologiques sur les Inuit et les Nuer d'Afrique Occidentale rapportées par l'anthropologue Françoise Héritier..

Les exemples d'opposition entre le sexe et le genre (mâle/féminin et femelle/masculin) sont les exemples les plus pratiques pour démontrer la pertinence du concept parce qu'ils sont spectaculaires. Mais ils représentent aussi les cas les plus rares. C'est d'ailleurs à partir de cas rares et spectaculaires d'intersexualité, d'ambigüité sexuelle anatomique (anomalie des organes génitaux externes) tels que "l'hermaphrodisme féminin, et le pseudohermaphrodisme masculin (situation inverse moins fréquente)" que le genre fut introduit dans les travaux psychologiques par Robert J. Stoller, pédopsychiatre et psychanalyste américain (Note 9 : p.29-30).

J'ai choisi des exemples ethnologique où le sexe et le genre sont inversés afin que vous puissiez distinguer plus facilement les deux dimensions identitaires.

  • Les inuits

Chez les Inuits la tradition veut que les enfants aient le sexe de leur ancêtre. Ainsi on peut avoir un garçon anatomiquement mâle mais être considéré par les siens comme une femme. Parce que son ancêtre était une femme, il en portera "l'âme nom" féminin. Mais la tradition va encore plus loin puisque le garçon en question sera élevé comme une fille jusqu'à la puberté et vis versa si il s'agit d'une fille anatomiquement parlant : habillés comme une fille pour les garçons et pratiquant les activités féminines (la préparation alimentaire) ; habillées comme des garçons pour les filles et pratiquant les activités masculines (la chasse). C'est au moment de la puberté que l'identité des individus va être "réajustée" à leur sexe anatomique de manière progressive en pratiquant les activités liées au sexe anatomique ou apparent. Néanmoins, l'identité qui primera toute la vie durant de l'individu, ainsi que son nom, seront liés à "l'âme-nom" de l'ancêtre. A l'âge adulte les individus remplissent leur rôle de reproducteur. (Note 6 : p. 21)

Cet exemple est révélateur dans la mesure où il suppose que cohabitent dans un seul individu deux identités qu'on considère universellement comme opposées. Néanmoins n'oublions pas les cas où "l'âme-nom" de l'ancêtre et l'individu ont le même sexe. Dans ces cas également il y a un sexe culturel transmis par l'ancêtre, et un sexe anatomique hérité du patrimoine génétique.

Les Inuit font la donc différence entre l'identité liée au patrimoine culturel et l'identité liée au patrimoine génétique, sans les nommer de la sorte.

  • Les Nuer d'Afrique Occidentale

Chez les Nuer d'Afrique Occidental, la tradition veut qu'une femme reconnue comme stérile est considérée par la communauté comme un homme : " frère" de frères et oncle paternel pour les enfants de ses frères". La femme "(...) va pouvoir se constituer un troupeau comme un homme." Elle pourra avoir plusieurs épouses dans un rapport matrimonial "normal". Ses épouses se comportent avec le respect qu'il se doit vis à vis de leur mari propre aux us et coutume de la société Nuer. C'est par l'intermédiaire d'un "serviteur d'une autre ethnie" à qui elle demandera le service sexuel auprès de sa ou ses épouses, qu'elle obtiendra un ou plusieurs enfants. "Les enfants nés de ces rapports sont les siens, l'appellent "père" et le traitent comme on traite un père homme. Le "serviteur" sera rémunéré de ses services à chaque fois qu'une de ses filles génétique se mariera mais à aucun moment il n'est considéré comme "père". (Note 6 : pp. 229-230)

Les exemples sont nombreux de l'existence d'une dissociation entre l'identité biologique et l'identité de genre. Par exemple les exciseuses Lobi au Burkina Faso sont considérées "comme des hommes" et peuvent ainsi faire couler le sang. (Note 7 : p. 78) Car faire couler le sang est un attribue masculin.

  • Ne prenez pas la partie pour le tout

Le genre est l'outil conceptuel qui permet surtout de mettre en lumière les différentes façons d'être considéré femme ou homme en fonction des contextes socio-culturels. Autrement dit dans l'écrasante majorité des cas le genre est masculin pour un sexe masculin, et féminin pour un sexe féminin. Mais il y a diverses manières d'être féminine en tant que femme et d'être masculin en tant qu'homme, et diverses manières d'être en relation entre genre masculins et genre féminins dans le monde (même si la domination masculine est la règle).

L'opposition ou l'inversion entre les deux termes que sont le genre et le sexe sont des variations sur le même thème qui ne dominent pas la pratique culturelle. Autrement dit, le genre ne se réduit pas à "un changement de sexe", et "un changement de sexe" n'est qu'un cas de figure parmi tant d'autres dans le rapport du genre au sexe. Limiter par exemple le genre aux cas d'homosexualité est réducteur et insuffisant. C'est comme considérer la partie pour le tout.

Biologique et culturel

C'est dans le but de se distinguer de la notion de sexual difference connoté biologiquement aux Etats Unis que le mot gender a fait surface " (...) en espérant échapper à une représentation déterministe ." (Note 1 : p.48) Le genre est une notion qui désigne la part du non biologique dans la construction de la différence entre les sexes.

Nous avions vu dans les Fondements anthropologiques de la domination masculine (Blog), que Françoise Héritier ne séparait pas la pensée de la différence culturelle des sexes de l'irréductible réalité anatomique qui en fût la condition. Elle souligne simplement que la différence observée dite "naturelle" ne justifie pas la hiérarchie imposée (d'ordre culturelle) et ses variations. Genieviève Fraisse résume très bien la position de l'anthropologue : "L'empiricité de la différence entre hommes et femmes est alors une condition de l'élaboration d'une pensée, et non un obstacle." (Note 1 : p.50) Françoise Héritier nous montrait que " la différence des sexes est la première des différences, celle sur laquelle toutes les autres différences se fabriquent et se disent." (Note 1 : p.51) La différence biologique des sexes constitue "un butoir pour la pensée naissante d'homo sapiens." (Note 2 : p. 11) La philosophe Geneviève Fraisse souligne que "ce butoir ne se transforme pas en fin de non-recevoir de la pensée." (Note 1 : p. 51) Nous voyons donc que le cordon ombilical entre le biologique et le psycho-socio-culturel n'est pas complétement coupé.

Pierre Bourdieu résume bien la naturalisation de la hiérarchie sociale à partir de l'évidence d'une différence anatomique : "La différence biologique entre les sexes, c'est à dire entre les corps masculins et féminins,et, tout particulièrement, la différence anatomique entre les organes sexuels, peut ainsi apparaître comme la justification naturelle de la différence socialement construite entre les genres, et en particulier de la division sexuelle du travail" (Note 4 : p.25) Notez que dans cette formulation "les sexes" se rapporte à "la différence biologique" tandis que le "genre" se rapporte à la différence sociale.

  • L'éternisation de l'arbitraire ou la biologisation du social

La vision naturaliste s'appuie sur l'apparence d'une domination masculine échappant à l'histoire, éternellement conservée. C'est le culte de l'évidence. Or l'histoire n'est pas que changement. L'histoire peut être également la reproduction incessante du même. Il s'agira alors de déterminer les "invariants" qui s'observent dans les rapports de domination entre les sexes, ainsi que les "mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l'histoire, n'ont pas cessé d'arracher ces invariants à l'histoire". Parmi ces institutions citons pour exemple l'Ecole, l'Etat, la famille, ces lieux de perpétuation du rapport de domination. (Note 4 : p.15) Cet éternel recommencement des rapports de dominations entre les sexes laisse l'impression d'un phénomène an-historique ou "naturel". Pierre Bourdieu parle de "déshistoricisation et de l'éternisation relatives des structures de la division sexuelle et des principes de vision correspondants." (Note 4 : p.8)

L'aspect relationnel inhérent au genre

Le genre a pour objet la construction psycho-socio-culturelle de la différence des sexes. Ce qui implique de concevoir les deux sexes l'un par rapport à l'autre, en mode relationnel. De même qu'on ne peut comprendre une classe sociale sans la situer par rapport aux autres classes sociales, ce rapport étant médiatisé par le pouvoir. Dans l'aspect relationnel entre les genres, il y a bien entendu les rapports de pouvoir autour de la reconnaissance ou non de la domination masculine. Vous ne pourrez saisir les conflits autour de la signification du genre sans les situer dans la lutte autour du principe de la domination masculine.

Une catégorie utile d'analyse historique

Le genre est surtout une "catégorie utile d'analyse historique" (Note 3 : p.38) ou un outil heuristique pour le dire autrement, qui ouvre de nouvelles perspectives, de nouveaux angles d'attaque. Cet outil conceptuel a ouvert une alternative à la pensée de la différence des sexes dominée jusqu'alors par la vision naturaliste qui explique tout par le biologique.

Il faut voir sous les plis des apparences pour comprendre. Il faut déconstruire l'objet. C'est ce qu'ont amorcé les militantes féministes en récusant la construction hiérarchique du rapport homme/femme. Elles l'ont fait d'une manière pratique, voire artistique, visant à susciter l'interrogation sur ce qui paraît "normal" et "naturel", et dans un esprit de révolte bien entendu. Ne pas accepter les choses comme allant de soi ou étant dans la nature des choses, est la posture préalable à la recherche de la vérité. Pas de recherche dans la résignation. Pas de changements dans la résignation non plus. On peut au moins reconnaître cela aux militantes féministes. Passer ce stade partisan de la remise en cause, des chercheurs ont explicité le genre en tant que catégorie d'analyse scientifique. (Note 3 : p.39)

Les études de genre (gender studies) ont permis par exemple de montrer les mécanismes de domination masculine dans l'Histoire, lesquels ont minimisé, voire annulé le rôle les femmes (sous la Révolution Française ou dans la lutte des classes etc.) Dans l'histoire de l'éducation en France, le rôle considérable des femmes a également pu être démontré. Pourquoi l'absence des femmes dans certains domaines littéraires, scientifiques ou philosophique ? Au lieu de s'en tenir à un a priori genre Soralien, selon lequel la femme ne serait pas dotée de l'accès à la pensée pure, les gender studies expliquent les mécanismes d'exclusion et de sélection.

Conclusion

Derrière la critique du concept de genre se joue et se re-joue donc la vielle opposition entre l'explication exclusivement causale par le biologique, et l'explication exclusivement causale par le socioculturel que j'ai abordé dans L'egalité entre hommes et femmes selon Alain Soral (blog) : il faut sortir de ce débat stérile dont certains se servent pour des intérêt politiques. L'homme divise la réalité en catégories pour des raisons pratiques, mais en réalité la réalité est indivisible pour qui veut la saisir de son mieux. Nous ne pouvons faire l'économie d'une approche généraliste qui établit les interactions entre les différentes dimensions comme le souligne Edgar Morin dans sa pensée complexe. La spécialisation des sciences est nécessaire mais insuffisante pour rendre compte de la réalité. La solution est dans l'interdisciplinarité. L'approche interdisciplinaire devrait permettre d'échapper aux guerres de clochers entre disciplines qui se tirent la corde de l'exclusivité causale. La pensée complexe devrait également nous protéger des discours politiques simplistes et caricaturaux.

Notes (dont bibliographie utilisée ou conseillée)

Note 1 : Geneviève Fraisse, A côté du genre, sexe et philosophie de l'égalité, Le bord de l'eau, 2010

Note 2 : Françoise Héritier-Augé, Les deux soeurs et leur mère, Paris odile Jacob, 1994

Note 3 : Joan W. Scott, De l'utilité du genre, Fayard, 2012, texte publié en 1986

Note 4 : Pierre Bourdieu, La domination masculine, Editions du SEuil, 1988

Note 5 : Rebecca Rogers, Revoir l'histoire de l'éducation sous l'angle du genre : nouvelles perspectives, in Genre et Education, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2009

Note 6 : Françoise Héritier, Masculin/Féminin I, La pensée de la différence, odile Jacob, 2012 (1996)

Note 7 : Cros M, Anthropologie du sang en Afrique, Paris, l'Harmattan, 1990.

Note 8 : Constitutionnellement une fille, avec la présence d'ovaires, de trompes et d'utérus, mais des organes génitaux externes d'apparence masculine, qui font cet enfant à la naissance souvent considéré comme un garçon.

Note 9 : Christian Flavigny, La querelle du genre, Faut-il enseigner le "gender" au lycée ?, PUF, 2012