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Les fondements anthropologiques de la domination masculine

, 15:05pm

Publié par Lokidor

Cet article est un résumé et une réflexion autour des travaux de Françoise Héritier sur les fondements anthropologiques de la domination masculine. Sa théorie est la colonne vertébrale et je la croise avec d'autres lectures et mes interrogations. Je serai amené à souligner l'importance scientifique du rapport entre le biologique et le culturel. Pour cela j'ai trouvé l'exemple du cerveau pertinent. Si vous voulez avoir des arguments face à ceux qui expliquent et justifient la domination masculine par une réalité génétique, alors je vous invite à lire attentivement ce qui suit.

A/ L'évidence de la différence entre l'homme et la femme : un donné biologique élémentaire et un premier butoir de la pensée

Personne, depuis l'aube de l'humanité, n'a pu ne pas constater l'évidence de la différence entre mâles et femelles, que la différence soit anatomique : pénis et vulve ; ou physiologique : production d'humeurs corporelles différentes. L'Homme a donc été confronté à un "donné biologique élémentaire" ou "substrat biologique", "qui ne peut pas ne pas être le même de toute éternité" selon Françoise Héritier (p. 54, note n°1). Selon l'auteur cette évidence de l'observation porterait également sur le monde animal. (ibid., p. 52)

Je pense qu'il est bon de souligner ici que le regard de l'homme n'englobe pas la totalité de la réalité existentielle du vivant. Ceci encore moins dans le passé que dans le présent où la science a élargit considérablement le spectre de nos connaissances. L'évidence dont parle Françoise Héritier concerne donc la partie du vivant la plus exposée au regard de l'Homme. Voilà pourquoi elle cite le monde animal. Néanmoins même à l'intérieur de ce groupe, " (...) l'existence de deux sexes séparés de façon hermétique chez les individus bien distincts ne peut être considéré comme une règle générale ne souffrant que quelques rares exceptions." (Frank Cézilly, p. 112, note n°2) Dans le monde animal il y a de l'hermaphrodisme (deux sexes cohabitant au sein du même individu), du gonochorisme (dans deux individus distincts comme chez l'être humain), et des phénomènes de changement de sexe.

Bien entendu par un regard anthropocentré, l'Homme ne voit essentiellement que ce qui lui ressemble et projette sa spécificité sexuelle sur ce qu'il voit. Car selon lui une sexualité non bipartite apparaît comme contre nature.

Aujourd'hui les recherches scientifiques montre l'extrême diversité sexuelle et des modes de reproduction dans la nature. Reproduction et sexualité doivent d'ailleurs être distinguées puisque la reproduction sexuée n'est qu'un cas particulier de la reproduction en général. Les bactéries et les cellules se reproduisent sans sexualité par exemple. Saviez vous que la norme chez les plantes est l'hermaphrodisme (individu à la fois mâle et femelle) ; que certaines espèces vivantes ont plusieurs sexes tel que le trèfle qui peut en posséder une centaine ? ( Pierre-Henri Gouyon, pp. 51-67, note n°3)

Dans son étude sur les fondements anthropologiques de la domination masculine Françoise Héritier propose un "scénario" (ibid., p.37) : l'expérience fondamentale à ce "donné biologique" serait à l'origine de l'élaboration de deux catégories principales et binaires qui fondent la pensée humaine : masculin/féminin et identique/différent. Suivant ce modèle, l'Homme, de façon totalement inconsciente, dans sa nécessité de classifier, d'ordonner, de répertorier, de diviser le monde pour lui donner un sens, aurait sécrété des sous catégories binaires dans son mode de pensée. Ces sous catégories existent avec un contenu concret ou abstrait. Parmi les catégories concrètes citons les suivantes : haut/bas ; supérieur/inférieur ; dessus/dessous ; droite/gauche ; clair/obscur ;dense/vide ; lourd/léger ; chaud/froid ; etc. Et parmi les catégories plus abstraites citons les suivantes : abstrait/concret ; théorique/empirique ; rationnel/irrationnel ; transcendant/immanent ; culture/nature ; etc. (p. 293, note n°1 et pp.38-39, note n°4)

Notez bien que l'existence de ces catégories binaires de la pensée ne sortent pas du chapeau de l'Anthropologue mais a été constatée par les nombreuses études ethnologiques menées sur des sociétés diverses. On peut même affirmer que la non existence de ces catégories n'a jamais été rencontrée.

B/ La hiérarchie s'installe au coeur du système binaire de représentation : valence différentielle des sexes

Les études anthropologiques montrent que chacun des termes de ces catégories est pondéré d'une valeur négative ou positive selon les sociétés. Partout la valeur négative est féminine et la valeur positive masculine. C'est ce que Françoise Héritier appelle "la valence différentielle des sexes" et qui correspond plus généralement à "(...) une plus grande valeur accordée à ce qui est censé caractériser le genre masculin et, parallèlement, par un escamotage de la valeur de ce qui est censé caractériser le genre féminin et même par son dénigrement systématique." (p. 48, note n°4)

Ainsi dans la pensée philosophique et médicale grecque qui conditionne notre propre culture occidentale, le chaud et le sec sont associés à la masculinité et affectés d'une valeur positive, tandis que le froid et l'humide sont associés à la féminité et affectés d'une valeur négative : en ce qui concerne le corps "(...) le chaud et l'humide sont du côté de la vie, de la joie, du confort, donc du positif, le sec et le froid sont du côté de la mort, donc du négatif (les morts sont assoiffés). (p. 220, note n°1)

On retrouve la même structure binaire des contraires dans la pensée chinoise avec le yin et le yang. Le premier est le principe féminin rattaché à la la terre, au froid, à l'ombre, au nord, à la pluie, à l'infériorité ; le second est le principe masculin rattaché au ciel, à la chaleur, à l'ensoleillement, au sud, l'impétuosité et au supérieur. (ibid., pp. 221-222)

A l'opposé de la pensée grecque et chinoise, dans la pensée des Inuits de l'Arctique central, le froid, le cru et la nature sont du côté de l'homme, tandis que le chaud, le cuit et la culture sont du côté de la femme.

je cite Françoise Héritier : "(...) en Europe, l'actif est masculin et le passif est féminin, l'actif étant valorisé ; dans d'autres sociétés, en Indes ou en Chine par exemple, le passif est masculin et l'actif est féminin. Et c'est alors le passif qui est valorisé. (pp.37-38, note n°4)

Tandis que la marque hiérarchisée du sceau du féminin et du masculin est omniprésente et systématique, les termes des oppositions peuvent varier d'une culture à l'autre : "le sens réside dans l'existence même de ces oppositions et non dans leur contenu. (p. 222, note n°1)

Le fait d'interpréter ou de s'inspirer du biologique ne signifie pas qu'il y a une détermination du biologique sur le culturel. Si tel était le cas alors il n'y aurait pas la diversité constatée dans les valeurs attribuées tantôt au masculin, tantôt au féminin : la Lune serait toujours affiliée au féminin et le soleil au masculin. Nous sommes donc en présence d'idéologies qui, au même titre que les mythes visent à justifier l'ordre du monde et l'ordre social. ( p. 221, note n°4) D'ailleurs nombreux mythes des origines relatent un mode originel où la femme dominait d'homme, justifiant ainsi l'inversion de la situation au bénéfice des hommes.

Françoise Héritier pose la question suivante : " Pourquoi donc la hiérarchie s'est-elle mise au coeur de ce système binaire de représentation et pourquoi observe-t-on cette domination conceptuelle du masculin? " (p. 40, note n°1). C'est la question que tout le monde devrait se poser et c'est la réponse dont nous avons tous besoin pour répondre à ceux qui justifient la domination masculine par le biologique.

C/ Le second butoir de la pensée : seule la femme peut accoucher, et accoucher du même comme du différent.

La pensée humaine fut confrontée aux évidences que seule la femme peut être féconde (grossesse), qu'elle peut accoucher d'un mâle comme d'une femelle, et qu'il faut des rapports sexuels pour se reproduire.

Par l'obligation anthropologique de donner un sens à ce que l'on peut nommer une sur-puissance féminine, l'homme a réduit le "rôle procréatif de la femme (...) à un simple lieu de passage ou à une matière modelable (...)." ( p. 42, note n°4) Voire à ce propos toute la théorie d'Aristote expliquant la naissance d'une fille ou d'un garçon, ainsi que les ressemblances. Je cite F. Héritier : "Pour Aristote, de manière tout à fait explicite, la naissance d'une fille est la toute première monstruosité, en tant que prolifération anarchique de la matière féminine (...)" Pour éviter cela il faut que la femme soit dominée par la pneuma masculin. (ibid., p. 44)

Cette capacité biologique féminine s'est en quelque sorte retournée culturellement contre la femme puisque l'homme a voulu se l'approprier comme un bien précieux indispensable pour qu'il puisse se reproduire en tant qu'homme dans un fils, mais également indispensable à la survie du groupe.

D/ Aux fondements de la société

Edward B. Tylor et Claude Lévi-Strauss ont démontré l'existence de traits présents dans toutes les sociétés humaines :

- la prohibition de l'inceste qui permet l' échange des femmes entre les hommes de groupes différents en interdisant l'accès sexuel aux soeurs et aux filles ;

-( l'exogamie qui découle directement du trait précèdent, oblige le mariage à l'extérieur de son groupe d'origine );

- le mariage qui est une institution unissant deux familles ;

- la répartition sexuelle des tâches qui rend dépendants l'un de l'autre les deux membres du couples.

Françoise Héritier fait la démonstration qu'il existe un trait supplémentaire qui est la "valence différentielle des sexes" que nous avons définit dans la partie B, et qu'elle nomme également " modèle archaïque dominant " (p.73, note n°4) La valence en question est considéré par Françoise Héritier comme "la corde qui lie entre eux les trois piliers du tripode social" (Françoise Héritier citée Note N°8 : p. 172) J'insiste encore pour souligner que l'existence de ce trait n'est pas une supputation mais une réalité.

Dans les sociétés chasseurs-collecteurs, les femmes ne chassaient pas pour des raisons symboliques liées au rapport entre le sang qu'elles perdent naturellement (menstrues) et le sang qui coule de l'animal. L'un et l'autre ne semblaient pas compatibles et il était considéré comme dangereux qu'une femme chasse pour cette raison (risque de stérilité). Jusqu'ici il n'y a aucune expression d'un dénigrement ou d'une dévalorisation quelconque du féminin.

Mais voilà qu'ultérieurement la chasse se trouve plus valorisée que la collecte alors qu'en soi elle subvenait à plus de deux tiers des besoins alimentaires de la population. En fait, la chasse était plus valorisé tout simplement parce qu'elle était pratiquée par les hommes. N'est-ce pas une illustration de "la valence différentielle des sexes"? (ibid., p. 49)

"La valence différentielle de sexes" se croise avec l'interdit de l'inceste qui est selon Claude Levi-Strauss "l'acte fondateur de la société en tant qu'il implique l'impératif de l'échange, entendu comme communication égale entre les hommes (...)". D'après Pierre Bourdieu Levi-Strauss ne voit pas que le tabou de l'inceste "est corrélatif de l'institution de la violence par laquelle les femmes sont niées en tant que sujets d'échange et de l'alliance qui s'instaurent à travers elles (...)" En effet, la nécessité sémiologique de l'échange remarquée par Lévi-Strauss ne justifie pas le choix politique de faire des femmes des objets d'échanges ou des "instruments symboliques de la politique masculine". Ne peut-on pas échanger symboliquement sans que ce soit au détriment d'une catégorie humaine et à l'avantage unique d'une autre? (p. 66, Note n° 6)

E/ L'exemple du cerveau : la relation entre le biologique et le culturel

"La valence différentielle des sexes" est à considérer comme une réponse culturelle à des réalités biologiques contre lesquelles la pensée a buté. La réponse est structurelle ou anthropologique, et son expression multiple est ethnologique, variant selon les aires culturelles. Toutes les deux appartiennent à la sphère culturelle mais tandis que l'un est permanent, l'autre est variable. Néanmoins, l'émergence de ce trait fondamental se comprend dans un rapport au biologique. Nous avons vu qu'il y avait l'évidence de la différence biologique et génétique sexuelle. Mais probablement faudrait-il également rechercher les limites qu'impose le cerveau à la pensée humaine.

Le rapport entre le culturel et le biologique est le coeur du problème. Pour le sens commun, ce qui est universel apparaît non seulement "naturel" ( chasses le naturel et il revient au galop !) mais aussi biologique. Voilà pourquoi les tentatives d'imputer la domination masculine à l'inhérence biologique ou au génétique sont souvent d'ordre idéologique.

Dans les années soixante dix émergea la théorie, qui a encore des adeptes aujourd'hui, attribuant les différences psychologiques entre hommes et femmes aux différences entre les hémisphères cérébraux : le gauche serait féminin car spécialisé dans le langage et le raisonnement analytique ; le droit serait masculin car spécialisé dans la représentation spatiale et les émotions. Cette théorie est pourtant aujourd'hui considérée comme dépassée grâce aux progrès faits dans l'imagerie cérébrale.

Sachant que dans le couple binaire droite/gauche en Occident, la droite est associée au masculin et valorisée, tandis que la gauche est associée au féminin et dévalorisée, je me pose la question suivante : est-ce une émergence du "modèle archaïque dominant" que de vouloir diviser le cerveau en deux parties, que de leur associer un sexe, et que de valoriser les attribues de l'hémisphère droit par rapport au gauche ?

Catherine Vidale, neurobiologiste et directrice de recherche à l'Institut Pasteur à l'époque où elle produisit l'article intitulé Le cerveau a-t-il un sexe ? (p 68, note n°4) raconte que déjà au XIX ème siècle, on expliquait le plus grand volume du cerveau chez l'homme par une intelligence supérieure à la femme. On semblait ignorer pourtant un fait déjà connu qui est que le volume du cerveau est proportionnel à la taille du corps. Que les femmes sont en moyenne plus menues que les hommes n'étaient pas pris en considération. Aujourd'hui il est admis qu'il n'existe aucun rapport entre le volume du cerveau et les aptitudes intellectuelles. Albert Einstein avait un cerveau de 10% inférieur à la moyenne par exemple. Damien Jayat souligne que c'est le "coefficient d'encéphalisation" qui importe : "il faut comparer des valeurs relatives, ramenées à la masse ou au volume totale d'un organisme." (p.119, note n°5)

Selon Catherine Vidal, l'observation du fonctionnement du cerveau en tant réel montre qu'il n'y a pas de zones spécialisées mais que les hémisphères communiquent en permanence. Jamais une zone ne fonctionne seule. Si elle entend par spécialisation d'une zone le fait qu'une aire du cerveau soit totalement et la seule dédiée à une fonction tel que le langage par exemple, alors je souscris. N'y a -t-il pas le rôle du planum temporal, une petite zone liée au langage, dans les deux hémisphères?

A la lecture d'autres spécialistes je constate qu'il existe tout de même des aires du cerveau ayant des fonctions particulières. La neurobiologiste Catherine Vidal insiste particulièrement sur la non suffisance de ces aires quand Damien Jayat insiste sur leur nécessité. Ainsi il serait trop restrictif de dire que le langage se réalise uniquement dans l'hémisphère gauche parce que y siègent les aires de Broca (production du langage) et de Wernick (compréhension du langage) (p. 120, note n°5). Il faudrait ajouter que ces aires fonctionnent en relation avec une dizaine d'autres aires cérébrales situées à droite ou à gauche. Autrement dit, pour exister le langage ne peut se contenter de ces deux aires et/ou de l'hémisphère gauche même si il n'existerait pas sans elles. Nécessité sans suffisance.

Le chemin est bien périlleux qui pourra mener à la certitude d'une sexualité génétique du cerveau qui s'exprimerait par le couple binaire (encore !) cerveau droit - cerveau gauche. Je ne dis pas qu'il n'existe pas de différences fonction des sexes, mais que ces différences ne sont pas génétiques jusqu'à preuve du contraire, et que la variabilité des facultés intellectuelles entre individus du même sexe est plus importante qu'entre individus de sexes différents. De même qu'il existe des différences plus significatives entre le cerveau d'une femme droitière et d'une femme gauchère qu'entre celui d'une femme droitière et d'un homme droitier (plus de coopération entre les deux hémisphères). Le doute aurait pourtant dû être de mise dans les années soixante dix, au regard du fait que les différences d'aptitudes à s'orienter dans l'espace étaient nettement moins marquées voire nulles, dans d'autres groupes humains tels que chez les asiatiques et les noirs américains. Nous avons fait preuve d'ethnocentrisme.

Il peut donc y avoir des différences d'aptitudes mais celles-ci n'ont pas de fondements biologiques. A la naissance, le cerveau de l'enfant ne comporte que 10 % des synapses qu'aura l'adulte. Les synapses établissent des liens entre les neurones donc les diverses zones du cerveau, et c'est de cela que dépendent nos aptitudes intellectuelles. C'est par la socialisation que les synapses vont se créer. C'est parce que les enfants mâles sont amenés à avoir des activités que l'on n'encourage pas chez les filles que les relations neuronales vont variées. Ainsi, le fait de jouer au foot chez les garçons favorisent les aptitudes à s'orienter dans l'espace, tandis que les filles ont des activités qui favorisent les aptitudes au langage.

F/ Pour une pensée complexe...

Si il y a une traduction biologique des activités sociales et culturelles (fabrication de synapses), il existe des relations entre le biologique et le culturel qui ne se réduisent pas à une pure reproduction du biologique dans le culturel. "La valence différentielle des sexes" ou "le modèle archaïque dominant" peut matérialiser des compétences dites "féminines" ou "masculines" par la socialisation. La matérialisation peut être biologique comme dans le cas du cerveau au travers de la création de synapses.

A partir de la différence ainsi créée, et d'une différenciation pondérée négativement ou positivement selon le sexe, nombreux observateurs ne verront que l'arbre qui cache la forêt, c'est à dire une emprunte biologique sexuée du cerveau à l'avantage des hommes, que le sens commun prend pour un donné génétique. Catherine Vidal se demande si le cerveau à un sexe. Il me semble que l'on peut répondre "oui" mais le sexe du cerveau, contrairement aux organes sexuels, ne se transmet pas de génération en génération. Jusqu'à preuve du contraire, le sexe n'est pas génétique : il est l'inscription biologique de relations socioculturelles (biologisation du social). Et si un jour nous découvrons une marque génétique sexuelle dans le cerveau, ce n'est pas pour autant que nous pourrons légitimer la domination masculine.

Il faut distinguer les rôles génétiques, biologiques et culturels et considérer la complexité de leurs interactions et rétroactions pour tenter de saisir un monde complexe. C'est tout l'encouragement de l'oeuvre d'Edgar Morin.

G/ Au point G survient l'inattendue critique du scénario de Françoise Héritier
  • Christine Delphy

Françoise Héritier a fait un bon condensé des connaissances rendant compte de la domination masculine et de sa traduction en terme de découpage du monde en deux, au travers notamment des couples binaires où le terme féminin est constamment dévalorisé. Mais sur ce point il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Comme le souligne Christine Delphy, "la croyance que la "différence sexuelle " est une différence fondamentale, un socle naturel produisant deux principes, féminin et masculin, sur lesquels la société peut et doit s'appuyer, est aussi vieille que notre civilisation historique (..) et elle est toujours actuelle." (Note N° 7 : p. 33)

La nouveauté repose sur le scénario proposé du fondement de la domination, ou de son origine. Et c'est là que le bas blesse. Cela se pressentait dès le début de l'article. Lorsque je soulignais que selon Françoise Héritier l'évidence de la différence entre hommes et femmes reposait également sur l'observation du monde animal, je me sentais obliger de préciser que : tout d'abord, Françoise Héritier se réfère au monde animal parce qu'il était la partie du vivant la plus exposée au regard de l'Homme à l'époque (apràs lui -même bien entendu); puis que l'homme procède dans son observation à un transfert de type anthropocentré sans quoi il aurait constaté que la sexualité qui est sienne ne constitue pas la règle générale, et que l'hermaphrodisme, le gonochorisme et les phénomènes de changements de sexe, ne sont pas de rares exceptions dans la nature.

Tout ceci s'explique par le principe qu'il n'y a pas de perception sans signification préalable. Christine Delphy dit : "la perception dépend de la signification-on ne perçoit que ce qui a un sens." (Note N°7 : P. 29) Le sexe n'a pas un sens par lui-même. Il n'y a pas d'existence de groupes distincts sui generis. L' antériorité du sexe par rapport au genre reste donc un postulat. Le genre repose-t-il sur le sexe ? Françoise Héritier répond par l'affirmatif mais la démonstration n'est pas convaincante.

Il n'est pas évident en effet de comprendre en quoi la "différence sexuelle" devrait-elle être la seule altérité constatée ? Le regard aurait pu séparer des individus selon d'autres critères tels que la couleur de la peau, la couleur et la forme des yeux, la taille, le cheveux etc. Pourquoi la personne de sexe "opposée" devrait-être représentée comme le seul "autre", et les personnes de "même sexe" toutes "identiques" , se pose justement Christine Delphy. Françoise Héritier écrit : "L'identique seul n'aurait pas permis la pensée. La dualité, l'altérité, en sont le creuset. L'empiricité de la différence sexuelle serait au fondement de l'exercice du savoir." (Note N°1 : p. 332 de la première édition de 1996)

Il est tout de même surprenant de rapporter l'origine de la pensée au mode de reproduction. Comment expliquer alors le peu d'intelligence chez toutes les espèces partageant le même mode de reproduction que l'homme ? Ce que l'humanité a de réellement spécifique selon les biologistes n'est pas son mode de reproduction, mais "le développement des connexions neuronales dans les lobes pré-frontaux du cerveau." Enfin l'utilisation des "termes "identiques" et "différents" sont utilisés en dehors de tout contexte scientifique, comme des absolues métaphysiques" (Note N°7 : P. 32)

Pour une pensée complexe ne signifie pas de décider à l'avance qu'il y a des rapports entre le sexe et le genre, et encore moins de déterminer une hiérarchie dans ces rapports. Il faut tout envisager même l'idée que le genre puisse en effet ne dépendre en rien du sexe anatomique. Au risque de choquer tous ceux, même les anti-naturalistes qui ont tellement intégré la norme explicative naturaliste qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils ne s'en sont pas détachés mais la reproduise à leur dépend. Pour que le savoir ne soit pas une croyance. Christine Delphy fait un travail formidable qui mérite d'être étudié attentivement.

  • Stefania Ferrando

Au lieu de voir une impasse ou une incohérence, Stefania Ferrando (Note N° 8 pp . 167-194) considère le problème posé du rapport de la pensée à la matière comme un défi à l'anthropologie et à la philosophie. Elle se pose la question en ces termes : " (...) d'où nous vient la capacité de traiter par la pensée de telles données ?" Ces données étant selon Françoise Héritier, des "données brutes", "à savoir dépouillées d'une valorisation et d'une portée symbolique intrinsèque" : la différence à l'égard de l'enfantement ; l'existence de deux sexes ; et l'ordre des naissances (générations). Un nouvel objet d'étude émergerait qui serait un "genre spécifique d'expériences collectives(...) cruciales et incontournables au sein de la vie sociale."

Françoise Héritier rejette l'hypothèse "d'un câblage cérébral naturel qui serait le même pour tous" et "qui expliquerait l'appréhension du donné et son organisation conceptuelle". En même temps, elle considère qu'il n'existe "aucune possibilité de traduction immédiate du naturel dans le social, mais seulement une appréhension de "données" que l'ordre symbolique compose, associe et valorise de manières diverses." Si le sens n'émane pas des choses comme une simple dérivation ou "traduction immédiate" (position empiriste), et si il n'est pas immanent à notre pensée (position aprioristique), alors qu'est-ce qui fait médiation entre le "matériel" et le "vital" et le symbolique ou la croyance ?

Stefania Ferrando parle d'expérience ou "travail continu" d'un "décrochage" du symbolique par rapport à un donné vital. Cette expérience de la pensée serait un en deçà ou un préalable à la capacité de déterminer des contenus et des valeurs aux couples binaires d'opposition que nous avons étudiés. Stefania Ferrando décrit cette expérience comme le surgissement d'une "différentiation fondamentale et originaire".

Le problème soulevé par l'auteure est donc le même que Christine Delphy : "ce qui pose notamment problème d'un point de vue philosophique réside dans l'idée même de données brutes, qui seraient saisissables sans médiations, dans et par l'observation." Mais à la différence de Christine Delphy, Stefania semble envisager la possibilité d'un tel phénomène, ou du moins y voit un défi et un nouvel objet d'étude.

Bibliographie

1. Françoise Héritier, Masculin/féminin 1, La pensée de la différence, Odile Jacob, 1 ère édition. 1996, édition de 2012.

2. Frank Cézilly, La sexualité animale, Le Pommier, 2009.

3. Pierre-Henri Gouyon, Sexe et biologie in Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence, 2005.

4. Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence, Le Pommier, 20120.

5. Damien Jayat, Les animaux ont-ils une culture ?, EDP sciences, 2010

6. Pierre Bourdieu, La domination masculine, Editions du Seuil, 1998)

7. Christine Delphy, L'ennemi principal 2, penser le genre, Editions Syllepse, 2009

8. Stéfania Ferrando, La différence comme "butoir de la pensée", Françoise Héritier et l'approche anthropologique de la valence différentielle des sexes, pp. 167-194 in Incidence 9, Editions du Félin, Automne 2013

Pour ceux qui ne connaissent pas Françoise Héritier, voici une vidéo complémentaire au texte.