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"Théorie du genre à l'école" P1

, 15:05pm

Publié par Lokidor

Après avoir visionné la vidéo, faites le point sur le sentiment principal qui vous envahit. Faites le point sur ce que vous avez compris de la "théorie du genre" et de la notion de "genre". Il est fort à parier que vous ressentirez comme un dégoût face à ce qui est présenté comme une théorie perverse, une théorie (sens scientifique) purement théorique (sens vulgaire), sans aucune prise en compte de la réalité. Une théorie qui se présente comme une doctrine sectaire a visée complotiste mondiale menée par les féministes, les homosexuels, les lesbiennes qui veulent jouer avec nos enfants, les faire leur ressembler. Une théorie sadique relayée par le Parti Socialiste et farouchement combattue par les anti-féministes et l'extrême droite. Une théorie née dans le cerveau d'un fou malade et portée par des fous malades également par effet de contagion.

Dans le présent article je vais m'attacher à aborder le problème soulevé par Farida Belghoul de manière la plus objective possible. Car le goût laissé dans notre bouche par ce montage vidéo obstrue nos capacités de compréhension et nous précipite dans le jugement et la prise de position simpliste pour ou contre. Tel était le but recherché par Farida Belghoul et son équipe de techniciens. Pour cela, je n'utiliserai pas de montage vidéo et j'éviterai de faire des raccourcis et de faire usage de procédés insidieux de type propagandiste.

Je vous renvoie préalablement à la lecture de l'article Le genre sur ce même blog afin d'avoir la connaissance nécessaire avant de vous confronter à l'alchimie d'Egalité et Reconciliation.

I. Techniques de submersion et de contagion

A. La submersion

La première partie du documentaire est d'une malhonnêteté intellectuelle effroyable. Farida Belghoul s'exerce à inonder, envahir vos capacités de raisonnement par une émotion, un sentiment inspiré par le personnage odieux de John Money. Ceci avant même de définir ce qu'elle entend par “Théorie du genre” ou par “genre”. L'important n'est pas de faire comprendre la théorie ou le concept mais d'inspirer un rejet vis à vis de la théorie et du concept.

Nous entrons de plein pied dans un fait divers. John Money a encouragé les jumeaux à simuler l'acte sexuel entre eux, ce qui renvoie à l'inceste ; il a pris des photos ; il justifiait la pédophilie ; etc. Plus de trois minutes de la vidéo lui sont consacrées pour atteindre le paroxysme avec le suicide des jumeaux. Dans votre inconscient chers lecteurs, vous qui naturellement condamnez de tels faits, vous sentez monter en vous un sentiment de rejet du personnage. Vous êtes submergé par l'émotion de type dégoût et colère. Ce n'est pas la première fois que je rencontre cette technique dans une vidéo d'Egalité et Réconciliation.

Souvenez vous de l'analyse de la vidéo d'Alain Soral dans Soral a une analyse subjective et opportuniste (sur ce blog). Le principe était exactement le même : tout commençait par le journal télévisé avec l'écoute difficile de la souffrance de la mère du tueur. Puis Soral commence son discours en prononçant le premier mot : "tragédie". Je me cite (c'est bon signe !) : "Donc, Soral ne nous met pas dans des conditions saines pour une analyse rationnelle et sereine. Non, le drame nous incite à la révolte et à la colère. Ainsi il a ouvert la porte à la crédulité, c'est à dire le fait de croire trop facilement."

B. La contagion

La technique de submersion qui brouille vos facultés intellectuelles s'accompagne d'une technique de contagion des idées. On peut dire des deux techniques qu'elles sont soeurs car souvent associées dans les media. Il s'agit de contaminer le sens de la "théorie du genre" et/ou de la notion de "genre" par les attributs négatifs conférés à John Money.

  • John Money n'est pas le "père fondateur"

Notez tout d'abord que les seuls à considérer John Money comme “créateur” ou “père fondateur” (0: 20) sont parmi les anti-féministes. Lesquels anti-féministes sont plus nombreux à l'extrême droite qu'ailleurs sur l'échiquier politique. Il n'y a pas de “père fondateur” de la "théorie du genre" mais une myriade de chercheurs qui se sont penchés, dans leurs disciplines respectives, sur la construction identitaire sexuelle. John Money est l'un deux, et l'un des premiers à s'être penché sur le cas des enfants intersexués. Il a en effet emprunté en 1955 le mot gender pour distinguer les traits biologiques du sexe des composants psychologiques de l'identité sexuée". (Note N°3 : p. 130) Le présentateur de l'extrait "télé matin" n'appelle pas John Money "créateur" ou "père fondateur" mais "d'inventeur du concept" et le surnomme "gourou". Le concept auquel il est fait référence est le "concept" de genre bien entendu. Ceci n'aurait aucun sens de parler de "concept" de la "théorie du genre". Mais Farida Belghoul mélange théorie et concept. A aucun moment elle ne distingue la notion de genre et sa valeur heuristique (outil d'analyse scientifique), de la théorie qu'elle fantasme. Comme si elle réfutait l'existence même de ce que le concept genre tente de définir : la dimension sociale et culturelle dans la formation des identités masculines et féminines. Nous sommes en présence d'une pensée extrême.

Farida Belghoul aurait pu aussi parler de Robert Stoller, le psychiatre américain qui titra son livre Sex and Gender, en 1968, où il synthétisait quinze ans de travaux sur l’intersexualité et le transsexualisme. Farida Belghoul aurait pu également citer l'anthropologue Margaret Mead qui, en 1963, a mis en évidence le caractère social de ce que l'on désignait jusqu'alors comme des caractéristiques sexuées. Elle parle de "rôles sexuels" et non de gender. Nous n'entendrons pas non plus parler de Ann Oakley, sociologue féministe, qui dans Sex, Gender and Society (1972), théorise pour la première fois le mot "gender" : ""Sexe" est un mot qui fait référence aux différences biologiques entre mâles et femelles (...). "Genre" par contre, est un terme qui renvoie à la culture : il concerne la classification sociale en "masculin" et "féminin" (..). On doit admettre l'invariance du sexe tout comme on doit admettre aussi la variabilité du "genre". (Note N°6 : p. 24)

Ce que l'on appelle gender studies (études de genre, études sur le genre) n'ont pas été créées par Money ou même Stoller, mais sont issues de la réappropriation par les féministes de la "deuxième vague" du concept de genre.

Chacun a tendance à rechercher le "père fondateur", ou le pionnier de la gender theory, qui l'arrange semble-t-il. Ainsi, le pédopsychiatre et psychanalyste Christian Flavigny considère que "le débat démarra avec l'ouvrage (...) de la féministe Anne Oakley (1972) ; puis l'ouvrage de Judith Butler Trouble dans le genre (1990)" qui serait " pionnière de la théorie du gender." En même temps, contrairement à Farida Belghoul, Christian Flavigny distingue l'origine de la gender theory du sens attibué à la notion de gender. Elle serait "importée de la conception de Stoller : une implantation de conviction." Le sens repris par Judith Butler et qui serait la traduction française du genre, correspondrait alors à l'attribution de" l'identité sexuelle au sociétale par le truchement de conventions jugées normatives", d'où la dénonciation d'une "assignation au genre majoritaire." (Note 2 : pp. 98-101)

Notons que John Money utilisait le mot gender pour distinguer la part du biologique et la part du psychologique dans la construction sexuée de l'identité. Mais il ne concevait ni l'indépendance de l'un par rapport à l'autre, ni la primauté du psychologique sur le biologique. En effet, selon lui le rôle des hormones dans la "masculinisation" ou la "féminisation" des individus était capital et déterminant dans le devenir psychologique. Les hormones, n'est-ce pas du domaine du biologique ? (voire Petite fiction de la manipulation style ER plus bas dans l'article)

  • La manipulation

Tout se passe comme si la "théorie du genre" justifiait la pédophilie puisque John Money lui même justifiait la pédophilie. Tout se passe comme si le fait de prendre des jumeaux en photo en train de simuler la relation sexuelle pour répondre au désir d'un adulte, correspondait à la “mise en oeuvre de la théorie”.(4:00) Alors qu'il s'agit tout simplement d'un comportement pervers.

L'émotion suscitée s'immisce dans votre raisonnement pour mieux le corrompre, tout comme l'humour de Dieudonné sert à diffuser les idées nauséabondes en vous chatouillant l'esprit. Et du passage d'idées à la prise de position politique, il n'y a qu'un pas que franchie Farida Belghoul en précisant que John Money accusait ses adversaires d'appartenir à, "je vous le donne dans le mil", à l'extrême droite et au mouvement anti-féministe. (3:14)

Ce type de raccourcit veut se faire à votre insu par le biais d'une émotion jouée pour la cause par l'actrice Farida Belghoul. Je considère ce procédé irrespectueux des interlocuteurs que nous sommes. Nous sommes dans la manipulation médiatique tant condamnée par ER et son président Soral.

  • L'alchime de la contagion

Ce que Farida Belghoul vous dit peut se décomposer en équations mathématiques dont certaines sont fausses et d'autres vraies. On vous promène sur un chemin parsemé de petites vérités et de grands mensonges sensés vous mener à la Vérité suprême, qui s'avère être en fait une pure escroquerie.

(1) : John Money = “père fondateur” de la théorie (assertion fausse) ;

(2) : John Money = pervers diabolique (assertion vraie) ;

Soumis à l'alchimie de la contagion cela donne : la théorie = pervers diabolique. Nous sommes passer d'un attribue individuel (pervers diabolique) à un attribut conceptuel (théorie perverses diabolique).

Enfin l'assertion qui clos la première partie de la vidéo, le "père fondateur" accuse l'extrême droite et les anti-féministes, peut être retranscrit comme tel :

"père fondateur" ≠ (extrême droite et anti-féministes)

De quel côté de la différence voulez vous vous situer ? Bien entendu du côté de l'ensemble (extrême droite et anti-féministes). Ce dernier tour de magie vous fait prendre position en faveurs des seconds. Farida Belghoul en profite également pour justifier sa place au sein d'un mouvement d'extrême droite.

L'évidence de la technique de contagion saute aux yeux lorsque Farida Belghoul dit: " (...) la théorie du genre après qu'elle ait été mise en oeuvre par ce fou de Money, a été portés par d'autres cinglées, excusez moi l'expression, qui étaient les féministes radicales lesbiennes (...)" (3 : 57 ) Autrement dit, les féministes seraient "radicales" et "cinglées" par contagion à partir du foyer d'infection qu'est John Money ("fou").

  • Au secours le sexe entre à l'école !

Le virus va planer tout le long de la vidéo pour s'afficher clairement à la dernière image comme le bouquet final d'un feu d'artifice qu'on voudrait que vous gardiez en mémoire tout le temps :

"Le sexe entre à l'école. Pour protéger vos enfants, contactez-nous"

Vous remarquez que l'on parle de "sexe" et non de "genre". Il ne s'agit ni du "sexe" biologique abordé en cours de svt, ni du "sexe" genré mais de la pratique sexuelle. Il s'agit d'associer le genre a une pornographie de type pédophilie. Comme si les enseignants allaient inciter les enfants à des jeux sexuels et les prendre en photo, comme John Money !

  • Un exemple : l'islamophobie

Nous pouvons illustrer la technique de la contagion des idées par le cas de l'islamophobie en France. Les adversaires, les détracteurs et les opposants à la reconnaissance de l'existence et de la montée d'une haine anti-musulmans n'agissent pas différemment que Farida Belghoul lorsqu'ils focalisent la critique sur la naissance du mot "islamophobie". Parce qu''ils l'attribuent aux intégristes musulmans iraniens alors ils en concluent que les personnes qui utilisent ce mot pour condamner la haine anti-musulmans sont des intégristes. Et pendant qu'on débat de l'origine du mot, on laisse l'islamophobie s'étendre. Le procédé est le même : on essaie de contaminer le mot par ses origines réelles, supposées, ou fantasmées. Bien entendu au travers de la remise en cause du mot, on discrédite la théorie ou l'existence factuelle de ce que le mot tente de désigner.

Même si John Money avait été le "père fondateur", cela suffirait-il à incriminer tous ceux qui utilisent la "théorie du genre" ou le mot "genre" ? Ne peut-on pas s'intéresser au sens donner par les contemporains ?

  • Petite fiction de la manipulation style ER

Imaginez que je fasse une vidéo calquée sur le modèle que celle que nous étudions. Je révèlerai tout d'abord les expériences diaboliques de John Money et sa justification de la pédophilie. Puis je le présenterai comme "le père fondateur" de la théorie des hormones. John Money attribuait en effet à la " (...) "masculinisation" de leur cerveau le fait que les filles exposées avant la naissance à des concentrations élevées d'hormones masculines soient intéressées par leur carrière autant que par le mariage." (pp. 123-125, Note N° 5) Il me resterait alors à établir un lien avec Alain Soral et ses explications hormonales de la différence des genres exprimées entre autre dans la vidéo associée à l'article du blog L'inégalité entre hommes et femmes selon Alain Soral (8:19 – 8:30) :

"L'hormonal y joue un rôle parce que effectivement ça induit au niveau de l'imaginaire, au niveau du désir, au niveau des représentations, et même au niveau des conquêtes et nations, au niveau du logos ça induit des démarches différentes.”

et

"(...) au moment de la puberté, cette vision guerrière du monde et conquérante du monde les intéressent moins et on voit d'un seul coup que les filles s'éloignent de ce domaine au moment de la puberté, au moment de la différenciation hormonale."

Alain Soral serait alors présenté comme un adepte maléfique et pédophile de la théorie des hormones qui a pourtant été démentie depuis. Théorie qui expliquerait la domination masculine, la hiérarchie des sexes, la division sexuelle du travail, la réussite scolaire, etc.

La position de John Money quant au primat des hormones sur l'identité est intéressante puisqu'elle contredit l'idée développée par Farida Belghoul selon laquelle la "théorie du genre" initié par Money concevrait la possibilité d'une "dissociation" totale entre le biologique et le psychique. On voit en effet que John Money conférait le primat au biologique, par le biais de l'hormonal, sur la détermination de l'identité psychosociale et culturelle d'un individu. En cela Alain Soral le rejoint complètement. Les esprits diaboliques se rencontrent-ils ?

Voilà ce qui arrive quand on simplifie à outrance à des fins de tromperie et de propagande. A ce petit jeu il n'est pas difficile de faire revenir le boomerang sur le lanceur.

II. Définition de la théorie : une inversion entre genre et sexe

Farida Belghoul définit ainsi la "théorie du genre" : "Ça veut dire tout simplement que moi je peux être du sexe féminin et en même temps du genre masculin."(4:20) Mais elle ne définira jamais ce qu'est le genre. Comme si le genre était un concept compris par tous. Je vous renvoie à l'article Le genre (blog) pour bien comprendre ce qui va suivre. L'expression nébuleuse de "théorie du genre" traite donc du rapport entre sexe et genre. Farida Belghoul réduit ce rapport à une inversion. Or j'ai pris soin dans l'article de montrer que les cas d'inversion entre le genre et le sexe anatomique ne représentent qu'une variation minoritaire dans l'expression du genre. Autrement dit le genre ne se réduit pas à "un changement de sexe", et "un changement de sexe" n'est qu'un cas de figure parmi tant d'autres dans le rapport du genre au sexe. Voyez l'image associé à l'article Le genre et comprenez que la culture agit comme un miroir, dévalorisant pour le genre féminin et valorisant pour le genre masculin : il y a des manières situées (historiquement, géographiquement, socialement, culturellement, etc.) et variées de se reconnaître féminine ou masculin ; on est masculin ou féminin dans le regard de l'autre.

Farida Belghoul s'épuise à vouloir nous faire confondre les variations (l'homosexualité par exemple) avec le thème (l'identité de genre). La révolte de Farida Belghoul est là, dans les contenus qu'elle désir être transmis, c'est à dire dans le refus de certaines variations qu'elle considère comme contre "nature" et contre traditionnelles ( "(...) dans la tradition et dans la nature totalement impossible." (4:20)). Elle pense particulièrement à l'homosexualité masculine. Vous remarquerez d'ailleurs que le titre du reportage télévisuel présenté longuement, est "Parler d'homosexualité à l'école" et non parler du genre à l'école : il s'agit d'une campagne de lutte contre l'homophobie ; l'objectif est de faire comprendre ce qu'est l'homophobie afin d'éviter la discrimination et le rejet de l'autre .(7:42- 9:07) Il ne s'agit pas d'inviter les enfants à devenir homosexuels. Mais pour esquiver le problème de l'homophobie et ne pas se positionner par rapport aux a priori, aux stéréotypes et à l'exclusion, Farida Belghoul présente la lutte contre l'homophobie comme le cheval de Troie permettant d'introduire l'ennemi "théorie du genre" dans l'enceinte scolaire. Ainsi ne sera-t-on jamais comment elle considère l'homosexualité et ce qu'elle ferait, si elle le pouvait, pour lutter contre l'exclusion et les agressions homophobes, dont le nombre à augmenté avec la contestation contre "le mariage pour tous".

J'aurai aimé qu'il y ait également une campagne de lutte à l'école contre l'islamophobie : qu'on sensibilise nos enfants au respect de la différence visible, et non qu'on les encourage à cacher leurs différences derrière le voile de l'homogénéisation et d'une "laïcité falsifiée".

A. Inversion et aversion du genre

Le choix est judicieux de la part de Farida Belghoul de se focaliser sur l'homosexualité dans une société encore fortement homophobe. Il n'est pas difficile pour elle, en brandissant le danger de l'inversion du sexe et du genre, de susciter l'aversion chez les auditeurs. Dans une société à domination masculine, l'homosexualité masculine est plus sujette au rejet que l'homosexualité féminine. De même qu'un garçon habillé en fille sera plus raillé par ses camarades qu'une fille habillée en garçon. D'où le choix du dessin animé présenté aux élèves dans lequel deux poissons mâles sont amoureux l'un de l'autre. Farida Belghoul s'applique à hérisser le poil de l'auditeur en brossant dans le sens du poil la pensée archaïque qui l'habite : une pensée homophobe qui fait le culte à la virilité et dévalorise le genre féminin. Elle expose le genre comme une inversion afin de susciter l'aversion du genre. L'introduction de "la théorie du genre" à l'école devient donc l'incitation de nos enfants à l'homosexualité. Ou encore, "Parler d'homosexualité à l'école" devient un encouragement à devenir homosexuel.

III. La dissociation est-elle possible ?

Nous allons désormais discuter de l'assertion de Farida Belghoul selon laquelle le "sexe et le genre ne peuvent être dissociés" , que "cette dissociation entre le sexe et le génétique est impossible", que ceci "est dans la tradition et dans la nature totalement impossible." (4:20) .

A. Entre le sexe génétique et sexe phénotypique

"cette dissociation entre le sexe et le génétique est impossible"

Farida Belghoul semble faire une erreur en utilisant le mot "sexe", au lieu du mot genre, qu'elle oppose au "génétique". Le "sexe" et "génétique" appartiennent à la dimension biologique : l'un en tant que patrimoine héréditaire, et l'autre en tant qu'expression anatomique ou phénotypique de ce patrimoine. En admettant même que ce soit une étourderie de sa part, elle nous offre l'occasion de montrer que d'un point vue strictement biologique, l'inversion est possible.

Le sexe génétique est associé à la présence du chromosome Y chez l'homme et à son absence chez la femme. Le sexe anatomique correspond à l'aspect des organes génitaux externes. Il existe des "pathologies du déterminisme des sexes" qui débouchent sur des situations de types mâles 46 XX, soit un sexe phénotypique masculin et un sexe génétique féminin ; de type femelles 46 XY, soit un sexe phénotypique féminin et un sexe génétique masculin. (Note n°1)

Donc la dissociation entre "le sexe et le génétique" est possible. Probablement que Farida Belghoul voulait parler de genre en utilisant le mot "sexe". Mais ce faisant elle ajoute de la confusion à son discours. On réalise l'importance de la maîtrise du vocabulaire et des significations qu'on lui assigne dans ce débat. Si la dissociation est d'un point de vue biologique possible entre le génétique et l'anatomique, qu'en est-il de la dissociation entre le genre et le biologique ?

B. Inuit et des Nuer

"sexe et le genre ne peuvent être dissociés"

Nous allons confronté l'idée de l'impossibilité d'une "dissociation" entre le genre et le sexe au regard des pratiques culturelles des Inuit et des Nuer abordés dans l'article Le genre (blog).

Chez les Inuits nous avons vu qu'il existait une "dissociation" entre le genre et le sexe anatomique jusqu'à la puberté. Cette "dissociation" est spectaculaire lorsqu'elle correspondant à une inversion. Les adolescents inversés étaient alors "réajustés" aux pratiques liées culturellement à leur sexe anatomique. Mais parallèlement ils conservent leur prénom, qu'il soit féminin pour un homme ou masculin pour une femme. L'inversion semble s'estomper dans la pratique, mais se poursuivre d'un point de vue symbolique (le prénom et l'identité du sexe de l'ancêtre). L'inversion est une "dissociation" mais toute "dissociation" n'est pas une inversion. Il va falloir désormais que l'adolescent mâle s'adapte a ce qui est attendu d'un homme dans une société donnée à un moment de l'histoire. Ceci est valable pour tous, y compris ceux n'ayant pas connu d'inversion.

L'inversion s'estompe quasiment mais la "dissociation" continue entre le genre et le sexe anatomique. Il semble que l'arrêt de l'inversion soit lié à la nécessité de la reproduction, à la confrontation à ce que Françoise Héritier nomme le "donné brut" ou "l'empiricité" qui est ici les contraintes naturelles liées à l'engendrement. Autrement dit, les Inuits n'opèrent pas un décrochage total entre le symbolique et le matériel (la croyance et la réalité biologiqueen ce qui concerne l'exemple). Voilà pourquoi l'inversion est renversée. Mais la "dissociation" se poursuit sans inversion.

Les garçons mâles ayant des pratiques féminines, s'habillant comme les filles et vis versa, auraient peut être voulu appeler au secours les "Manif pour tous". On imagine très bien Frigide Bargeot ou Farida Belghoul débarquer chez les Inuit pour faire la morale aux adultes de la communauté, au nom d'une psychologie ethnocentrée et d'un universalisme inventé.

Chez les Nuer d'Afrique Occidentale, la femme stérile devenue homme ne peut ignorer la nécessité de passer par un "serviteur" mâle pour avoir des enfants de ses épouses. Là aussi l'inversion s'estompe face aux nécessités de la reproduction biologique. Mais la femme stérile restera le "père" et sera nommée comme tel par ses enfants. Autrement dit, une forme de "dissociation" subsiste. Elle conservera son statut d'homme avec les activités qui, culturellement, sont associées (activités de genre). Un fait démontre que le lien de sang entre le père biologique et l'enfant n'est pas totalement ignoré par la communauté. En effet, lorsque l'une des filles est mariée, le géniteur/serviteur recevra une vache comme "prix de l'engendrement". (Note 4 : p. 184) Encore une fois, l'inversement a ses limites qui n'outrepassent pas celles de la "dissociation" .

Les enfants qui ont un "père" de sexe féminin auraient peut être voulu se joindre aux enfants Inuit dans leur appel au secours lancé à Frigide Bargeot et Farida Belghoul, pour dispenser des leçons de morale. Ces enfants ne deviennent pas homosexuels ou n'ont pas de problèmes d'identité parce que leur "père" est une femme. Faudrait-il aller leur dire que la nature veut qu'il y ait impérativement un "papa" et une "maman" avec le sexe anatomique correspondant, sans quoi ce serait la fin de la civilisation, voire la fin de l'espèce humaine?

C. Dissociation et inversion

Il faut bien distinguer la "dissociation" de l'inversion. Ce que ne fait pas Farida Belghoul. Elle est trop catégorique lorsqu'elle dit que la "dissociation" est "totalement" impossible. Néanmoins elle soulève un point important qui est celui du décrochage entre le matériel (ou le vital, le génétique) et le symbolique (ou le culturel) qui mériterait d'être approfondit : il s'agirait d'observer comment l'expérience de cette confrontation du matériel (nommé parfois "biologique" ou "naturel") au symbolique (culturel, croyances, mondes des idées) prend forme effectivement dans la vie sociale. Comment ces expériences sont-elles symbolisées ? C'est la question que se pose Stefania Ferrando à propos de ces moments de "réarticulation" et de "double exposition" : "d'un côté, l'organisation sociale est exposée à des épreuves de réalité - qu'elle soit matérielle ou vitale - et, de l'autre, par différenciation, c'est l'existence même d'un niveau de relations et de pratiques sociales instituées qui se donne à voir." (Note N°4 : p. 185)

Peut-être pourra-t-on ainsi éviter les généralités et repérer des degrés et des modalités de "dissociation" ou de décrochage, au delà du spectaculaire des inversions qui sert à masquer l'ignorance de Farida Belghoul.

IV. Farida Belghoul est à "mourir de rire" !

L'ignorance et l'arrogance se sont réunies chez Farida Belghoul qui se moque de ce qu'elle ne connait pas. Voyez l'exemple qu'elle donne et sa réaction :

“Par exemple prenons le cas d'un homme qui se sentirait, qui se percevrait euh dans l'identité d'une femme. Si cet homme qui se conçoit comme une femme de surcroît a une orientation sexuelle qui est dirigée sur les femmes, et bien figurez vous que cet homme que vous voyez avec son sexe masculin, dans la théorie du genre devient une lesbienne. Y a de quoi mourir de rire.” (5:14)

Farida Belghoul, mourrez de rire également de la situation rocambolesque pour le regard occidental formulée ainsi : la femme Nuer considérée comme homme est appelée "père" par ses enfants et à des épouses même si elle n'est pas lesbienne.

Moi, ce qui me fait "mourir de rire" c'est que l'homme dont parle Farida Belghoul est sensé se promener le sexe au balcon, saluant les passants ("cet homme que vous voyez avec son sexe masculin") ! C'est à se demander où Farida Belghoul est allé chercher son exemple. Car le fait de voir ou de ne pas voir le sexe anatomique d'un individu peut faire toute la différence : des hommes se sont déjà trompés ! Il semble que ce soit un lapsus révélateur qui renvoie Farida Belghoul à un état de nature peut être fantasmée où les hommes et les femmes se promenaient le sexe nu. Tandis qu'aujourd'hui on s'habille de notre culture suivant les prescriptions sociales et culturelles qui déterminent la manière d'être homme et femme. Là est tout la diférence : Farida est du côté de la nature d'une époque idéalisée ; le genre est actuel et reconnait l'état de culture de l'être humain. Farida Belghoul, faites attention en saluant Alain Soral de bien lui serrer la main...

Qu'elle aille donc crier au monde entier que la "dissociation" "est dans la tradition et dans la nature totalement impossible." Elle serait ridicule. Aussi ridicule que lorsqu'elle soutient que les féministes sont allées imposer aux Inuit et aux Nuer "le fait que le sexe et le genre peuvent être dissociés". En effet, la tradition Inuit ou Nuer est antérieure au courant féministe. Antérieure même à l'idée qu'un tel courant puisse un jour exister. Ces traditions sont présentes bien avant la rencontre avec des ethnologues. La rencontre avec des ethnologues a eu lieu bien avant l'existence du féminisme. Ne trouvez vous pas que c'est conférer un pouvoir extraordinaire aux féministes que de leur attribuer d'avoir "imposé" cette vision du monde "à l'humanité toute entière" ?

Les féministes ont certes propagé le concept de genre mais elles n'ont pas créé ce que ce concept tente d'expliquer. Farida Belghoul confond les mots et les choses que désignent les mots. A l'écouter nous serions dans un scénario de type complotiste mondial. N'est-ce pas prendre les peuples pour des imbéciles que de croire qu'il suffirait de l'arrivée de féministes chez eux pour leur imposer un nouveau regard qui remettrait en question toute leur vision du monde ? Ceci est d'autant plus improbable dans un monde dominé par l'homme. C'est ridicule !

Le sujet est complexe et je sais que les articles trop longs peuvent vous rebuter. La suite de la critique de la vidéo est d'ores et déjà engagée. Nous ne sommes pas à la fin de nos surprises en matières d'incohérence et de mauvaise foi.

Bibliographie

Note 1 : Sylvia Copelli et Marc Fellous, "La génétique du déterminisme du sexe" in Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence, Le Pommier, 2010

Note 2 : Christian Flavigny, La querelle du genre, Faut-il enseigner le "gender" au lycée ?, PUF, 2012

Note 3 : Ilana Löwy, L'emprise du genre, Masculinité, féminité, inégalité, La dispute, 2006

Note 4 : Stefania Ferrando, La différence comme butoir de la pensée : Françoise Héritier et l'approche anthropologique de la valence différentielle des sexes in Incidence 9, le félin, Automne 2009

Note 5 : John Money et Anke A. Ehrhardt, Man and woman, Boy and girl. The Ddifferenciation and Dimorphism of Gender identity from conception to maturity, The Johns Hopkins University Press, Baltimore et Londres, 1972 cité par Ilana Löwy in Note 3 p. 209

Note 6 : Christine Guionnet, Erik Neveu, Féminins/masculins, sociologie du genre, 2° édition, Armand Colin, 2009